BD BARTLEBY LE SCRIBE UNE HISTOIRE DE WALL STREET

José-Luis Munuera met en images la très célèbre nouvelle d’Herman Melville Bartleby, le scribe. Une prouesse graphique réussie pour un texte subversif et dérangeant.

Si vous retirez la jaquette de la BD, vous vous confrontez à un mur en couverture. Comment ne pas mieux résumer ce texte écrit par Herman Melville et publié en 1853 ?

BARTLEBY

Ce mur, c’est celui qu’a devant sa fenêtre occultée, Bartleby, jeune scribe embauché chez un notaire new-yorkais. Ce mur, c’est surtout le refus qu’il adresse à son employeur lorsque celui-ci lui demande autre chose que des copies d’acte. « Je ne préfèrerais pas », ou « j’aimerais mieux pas », « I would prefer not to », telle est sa justification donnée à son attitude.

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Une explication tellement plus complexe qu’un simple « non » ou « je refuse », tellement difficile que nombre de traducteurs se sont confrontés sur sa conversion en français. Bartleby, par son attitude devient lui même une brique, une pièce de ce mur, qui enraye la machine.

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Comme son employeur, Bartleby, désarçonne le lecteur et ouvre la porte à de multiples explications ou exégèses fournies par Deleuze ou Foucault et annonçant l’univers de Kafka. Daniel Pennac avait remis récemment ce texte à l’honneur par une lecture sur scène, puis en en faisant le fil conducteur de son livre consacré à la mémoire de son frère (1). Si on en fait une lecture politique, on voit dans ce refus non motivé une critique du système capitaliste en train de naître, son productivisme, ses taches répétitives, son aliénation, sa subordination aux possédants. Si on en fait une lecture psychologique, on peut y voir une forme de résistance passive à l’autorité, au conformisme, bien plus efficace par son inertie qu’un refus violent et explicité.

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D’autres y voient encore une forme de dérision, surréaliste, voire comique d’un être inexistant. Ainsi ce récit, qui n’a pas vraiment de début, n’a pas non plus de fin, a pour caractère essentiel de plonger le lecteur dans un vide sidéral, une forme de perplexité qui l’oblige à penser par lui-même et à trouver seul la suite d’une nouvelle que l’on peut qualifier aussi de fable …. Sans morale écrite, imposée ou suggérée.

Le défi de traduire ce récit majeur de la littérature mondiale était énorme. Le dessinateur espagnol José-Luis Munuera le relève avec une virtuosité étonnante. Il parvient à donner un visage, un corps, une expression corporelle à Bartleby, véritable spectre dont la matérialité semble parfois douteuse. Les épaules basses, les bras ballants, le regard absent, suffisent à traduire physiquement la célèbre phrase. Bartleby ne revendique pas, ne crie pas, ne se met pas en colère, mais le dessin de l’auteur le transforme plutôt en personnage désespéré, vide, sourd au monde extérieur, désemparé, fragile. Sa silhouette ajoute au mystère de ses propos. Ce texte qui pourrait se dérouler à huis-clos, dans l’officine, comme dans un théâtre, Munuera le fait respirer par de magnifiques scènes de rue dans ce Wall-Street des années 1850. Les décors réalistes baignés dans des tons ocres ou sépia reconstituent la vie new-yorkaise, ses bourgeois avec chapeau melon, redingote, se promenant au milieu d’une foule populaire, active. Les décors sont baignés de flou, comme enveloppés d’un léger brouillard alors que les personnages occupent le premier plan par un trait à la plume net et précis. Lorsque la neige fait son apparition la fin est proche, celle de l’histoire, du personnage principal peut-être, mais les questions demeurent. Blanc comme neige ou noir comme l’ombre d’un mur ?

Bartleby : le scribe de José-Manuel Munuera. Editions Dargaud. 72 pages. 15,99€. Parution le 19 février 2021.

(1) « Mon frère » de Daniel Pennac . Editions Folio.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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