sam 2 juillet 2022

L’ALGÉRIE RACONTÉE PAR LA BD

C’était il y a soixante ans. L’Algérie allait obtenir son indépendance. Un évènement majeur auquel la BD s’est logiquement confrontée. Rappel d’albums majeurs qui donnent la parole à tous les points de vue.

Le soixantième anniversaire des accords d’Evian, vient d’être commémoré essentiellement par le truchement de riches documentaires télévisés. Peu de livres historiques spécifiques comme si ces « évènements » faisaient encore peur soulevant polémiques et souffrances. La BD, qui n’hésite plus pourtant à s’emparer de tous les sujets, suit ce mouvement de retrait et reste discrète. Pourtant depuis des années elle a traité de nombreux aspects de cette guerre qui ne veut pas porter ce nom.

ALGERIE FERRANDEZ

Une oeuvre majeure de la BD raconte d’ailleurs plus d’un siècle d’histoire, de la colonisation aux dernières manifestations du Hirak en 2019. Les Carnets d’Orient (1) de Jacques Ferrandez sont la référence indispensable pour qui s’intéresse ou veut s’informer sur les relations entre les deux pays belligérants. Lors d’un festival malouin l’auteur nous confiait sa joie et sa fierté de voir ses albums utilisés dans les écoles par les professeurs et son plaisir d’être invité dans les classes pour raconter.

Trente cinq ans ont été nécessaires à Ferrandez pour finaliser un projet initial qui voulait avant tout figer dans la mémoire les souvenirs de famille. Clair, précis, didactique sans parti pris, les albums évoquent tous les aspects du conflit, de la conquête coloniale à la bataille d’Alger, du point de vue du FLN à celui des colons, propriétaires terriens. Une histoire à hauteur d’hommes et de femmes dont les existences ordinaires, magnifiquement racontées, percutent des évènements historiques internationaux. Presque deux siècles d’histoire mis en valeur par des dessins qui respirent la chaleur du bled et la blanche lumière de la casbah. Une somme indispensable et indémodable, que les recherches historiques les plus récentes ne remettent pas en cause.

AZRAYEN

Autre classique, fréquemment réédité, qui traite celui-ci d’un sujet plus ponctuel : Azrayen (2) de Lax et Giroud. En Kabylie en 1957, le lieutenant Messonnier, surnommé Azrayen, commande un Groupe Mobile de Sécurité de 22 hommes, porté disparu. Des soldats partent à leur recherche dans les montagnes kabyles. L’expédition est confiée au lieutenant Valera avec l’aide forcée de Taklhit, une institutrice berbère et amante de Messonnier. Une histoire intime dont Benjamin Stora dans sa préface écrit :

« Les soldats pénètrent dans les villages et les maisons, espaces à la fois transparents et impénétrables. On regarde ces portes, ces seuils béants et opaques, qui s’ouvrent par la force et se ferment par l’expression sur les visages des paysans algériens ».

Un scénario remarquable, ponctué de retours en arrière porté par un dessin qui associe les visages tourmentés des personnages à des paysages arides et oppressants. À découvrir absolument.

algériennes meralli deloupy

Malheureusement, beaucoup moins connu Algériennes (3) de Meralli et Deloupy dessine le portait de femmes de « tout horizon, toutes portées par des sentiments variés sur cette terrible période ». Béatrice 50 ans, découvre qu’elle est une « enfant d’appelé » et comprend qu’elle a hérité d’un tabou inconsciemment enfoui : elle interroge sa mère et son père, ancien soldat français en Algérie. Elle se met alors en quête de ce passé au travers d’histoires de  femmes : « puisque les hommes ne parlent pas, j’irai voir les femmes ». L’épais trait noir de Meralli apporte toute sa force à ses souvenirs qui tentent de dire pour la première fois l’indicible d’un point de vue féminin trop souvent oublié.

là bas tronchet sibran

Là-bas (4): le titre dit tout.

« Là-bas, c’est tellement beau. C’est impossible à dire. Faut y avoir été ».

Là-bas c’est Alger, c’est le bonheur tout simple pour Alain, pied-noir, employé dans une compagnie d’assurances. C’est bientôt l’indépendance et Alain doit quitter l’Algérie. À Paris, commence alors une autre vie. Une vie de grisaille, loin du soleil, des plages de Bab-el-Oued, de la mer tiède. Loin de là-bas. Une autre vie avec les blessures d’Algérie qui ne se sont pas refermées, avec la peur qui hante encore ses jours et ses nuits, avec les souvenirs de là-bas. Un récit remarquable qui traite de la difficulté d’être pied noir en métropole.

pieds noirs à la mer neidhardt

Les pieds-noirs à la mer (5) de Fred Neidhardt, poursuivent ce thème à travers une chronique familiale qui décrit l’exil des pieds-noirs d’Algérie, les rouages du racisme, ses contradictions, ses paradoxes, les poussant à l’extrême souvent jusqu’à l’absurde. La nostalgie et les rancoeurs émaillées de bons sentiments des uns, les clichés emmagasinés depuis plusieurs générations des autres donnent lieu à une réflexion en résonance avec l’époque actuelle, ses fractures sociales, ses peurs.

Un maillot pour l'algérie

Un maillot pour l’Algérie de Rey, Galic et Kris (6) fait un pas de côté en évoquant une histoire plus modeste, mais réelle et éclairante, celle d’une équipe de football constituée de joueurs opérant en première division en France, qui vont tout quitter, pour se retrouver sous les couleurs d’une équipe d’Algérie naissante. Quand le sport devient défenseur de l’indépendance et de la liberté grâce à des hommes courageux et libres menés notamment par Rachid Mekhloufi, futur joueur stéphanois.

soleil brulant en algérie

Autre voix, celle d’un appelé en l’occurrence Alexandre Tikhomiroff, jeune de 21 ans, que Gaetan Nocq met en images dans Soleil brûlant en Algérie. Le récit d’un appelé (7). Un crayonné gris pour témoigner de la découverte du quotidien du service militaire, mais aussi celle d’une terre inconnue et son éblouissante lumière et des exactions commises de part et d’autre. Une voix d’appelé que l’on commence seulement à écouter 60 ans plus tard, tant leur parole fut étouffée ou ignorée.

un général des généraux

Enfin, comme un paradoxe, terminons avec l’actualité de la BD et ce superbe Un général, des généraux (8) de Boucq et Juncker. Alors que la bataille d’Alger fait rage, que l’instabilité ministérielle parisienne paralyse toute action politique sérieuse, le général Massu et le général Salan se rallient au Comité insurrectionnel algérois et prennent l’initiative de ce que l’on appellera le Putsch d’Alger. Rigueur historique, récit mené tambour battant se mêlent aux dessins hilarants de Boucq qui caricature à merveille ses silhouettes militaires inoubliables. Les bras levés du général de Gaulle devant son petit tailleur annoncent avec un humour mordant les bras écartés du célèbre « Je vous ai compris ». Un plaisir de lecture immense où l’humour et le fou rire côtoient l’Histoire. Et disponible dans toutes les bonne librairies.

(1) Édités en deux tomes au moyen format regroupant 10 albums. Casterman. À noter toujours chez Casterman les adaptations par Ferrandez d’oeuvres de Camus, L’Étranger et Le Premier Homme ainsi que l’adaptation d’un polar de Maurice Attia Alger la Noire. (2) Éditions Dupuis. Un d’optique réuni en un volume dans la collection Aire Libre. (3) Éditions Marabulles. Parution janvier 2018 (4) Éditions Dupuis. Aire Libre. (5) Éditions Marabulles. Préface de Johan Sfar (6) Éditions Dupuis. Aire Libre. (7) La Boite à Bulles. (8) Éditions Le Lombard.

Eric Rubert
Eric Ruberthttps://www.unidivers.fr
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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