Göksin Sipahioglu, ce fin malabar au léger accent de Smyrne, séducteur au geste charismatique, passionné un peu voyou, était obsédé par le scoop. Maître des heures héroïques et malheureusement révolues du photojournalisme des années 70-80. Une période où les journalistes-photographes étaient bien rémunérés sans avoir à mendier des piges. Période où les agences Sipa, Sygma et Gamma rivalisaient pour vendre leurs photographies réalisées au bout du monde sur tous les théâtres, notamment, d’opération.

Né en 1926 à Smyrne, en Turquie, ce jeune homme ambitieux poursuit une double carrière de basketteur et de journaliste. Directeur d’Istanbul Ekspres au début des années 50, il joua un rôle controversé dans la relation du Pogrom d’Istanbul – complot des services secrets turcs pour finir d’éliminer la minorité chrétienne orthodoxe qui était pourtant chez elle depuis l’Antiquité. Il était d’autant plus nécessaire de souligner cet aspect que Nicolas Sarkozy, en visite à Erevan, a pressé hier Ankara de «regarder son histoire en face».
Ce qui est sûr reste que le Pogrom de Constantinople a fait comprendre au journaliste-directeur toute l’étendue et la puissance du scoop. Dès lors, il les multiplia : l’année suivante, la guerre du Sinaï ; il est le premier occidental à photographier en 1961 la très fermée et répressive Albanie devenu communiste ; en 1962, en pleine crise des missiles, il entre clandestinement à La Havane ; en 1965, en Chine;  en 1967, les violences à Djibouti, etc.
Il s’installa à Paris en 1968, suite aux révoltes étudiantes qu’il couvrait et où il fut blessé. En 1969, il fonda Sipa dans un minuscule local des Champs-Élysées. Cette agence devint rapidement un tremplin pour de nombreux photojournalistes. Malgré le peu de moyens, Sipa s’affirma rapidement comme l’une des trois plus grandes agences aux côtés de Gamma et Sygma. Le style du fondateur et directeur est connu : affectueux, possessif, autoritaire.
Avec la crise de la presse et l’affirmation de ce spectacle d’abrutissement social qu’on appelle le people, les agences photo d’actualité mangent leur pain blanc. Göksin Sipahioglu refusa obstinément de vendre l’agence, mais y fut contraint, le repreneur étant Sud Communication. En juillet dernier, toujours déficitaire, l’agence a  été revendue à un groupe allemand qui a licencié les deux tiers des photographes et transformé en agence généraliste. Sipa est morte avec son créateur.

Nicolas Roberti

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

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