Est ce parce que des livres connaissent un large succès « grand public » qu’il faille les ignorer ? Parfois. Mais pas toujours. Non non, on ne va pas vous parler du dernier roman de Valérie Trierweiler : Comment j’ai fait échouer le Hollandais volant à l’Élysée. Bref, certains ouvrages méritent le détour. Or, Unidivers promeut une culture grand public intelligente. Tournons vers les polars du Nord de l’Europe. Les romans de Camilla Läckberg connaissent un succès mondial. Et légitime. Présentation fouillée des entrailles scandinaves…

 

mike_larssonParler aujourd’hui de la littérature nordique revient à évoquer d’emblée le polar « venu du froid ». Il est vrai qu’un souffle d’air glacial, mais talentueux, est venu régénérer le polar américain ou hexagonal. Le suédois Stieg Larsson et sa trilogie mondiale de « Millénium », l’Islandais Indridason et son commissaire Erlendur, le Suédois Mankell et le flic Wallander, Jo Nesbo le Norvégien et son enquêteur fétiche Harry Hole, le journaliste Einar de Thorarinsson des fjords islandais du Nord occupent maintenant depuis plusieurs années la tête des classements des meilleures ventes. Mode passagère ? Lectures de plage ? Plus sûrement : renouvellement du genre, changement de paysages, découverte d’autres modes sociétaux et, tout simplement, coïncidence de talents.

roman scandinaveParmi ces réussites mondiales, celle de la Suédoise Camilla Läckberg, débutée en France en avril 2008 avec « La princesse des glaces », occupe une place à part. Au moment où sort le huitième tome de la série de son héroïne, « La faiseuse d’anges », il est intéressant de tenter de comprendre les raisons d’un tel succès qui génère des séries télévisées, fait d’une petite ville de Suède où se déroule les romans, Fjällbacka, un lieu de pèlerinage.

roman scandinaveComme tous ces auteurs apparus au début des années 2000, les livres de l’auteure suédoise quittent les vastes plaines américaines, les bourgs du Texas ou les villes de la « vieille Europe » pour nous plonger dans des sociétés qui furent longtemps citées comme modèles démocratiques et qui connaissent à leur tour nos démons. Ces paysages décrits nous fascinent, ce froid omniprésent nous dépayse, ces modes de vie nous attirent, mais ces sociétés « parfaites » ont, elles aussi, des failles :

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montée du nationalisme, problèmes d’immigration, disparition d’un « vieux monde », accroissement de la délinquance, perte de repères moraux, faiblesse des moyens des services publics et de la police en particulier. Tous ces auteurs évoquent ces profondes modifications. Leurs romans nous renvoient une image qui nous est familière, mais conservent, par les kilomètres qui nous séparent, un parfum d’exotisme.

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Camilla Läckberg

Camilla Läckberg évoque la plupart de ces sujets, mais a le talent d’ajouter un fil conducteur à la plupart de ses ouvrages : de vieilles histoires de familles sordides et plus récemment l’histoire et le rôle des pays nordiques, et de la Suède en particulier, pendant la Seconde Guerre mondiale. Ses livres nous disent à la fois que son pays n’est plus ce paradis supposé de la fin des années quatre-vingt-dix, mais également que son passé n’est pas celui d’une nation étrangère neutre et lisse. Indridason évoquait le rôle de l’Islande pendant cette période troublée(1), Ragde celui de la Norvège dans sa formidable trilogie des Neshov(2). Camilla Läckberg, avec le procédé récurrent d’une double intrigue et l’alternance de chapitres, enquête d’aujourd’hui et évènements d’hier, nous raconte une autre vision de la Suède marquée aussi par les petitesses, les compromissions. L’image immaculée, blanche comme neige de pays nordiques éloignés de nos maux européens, est souillée.

roman scandinaveMais les romans de Camilla Läckberg possèdent une autre originalité propre liée à la personnalité même de ses « héros ». Phil Marlowe de Chandler, Lew Archer de Ross Mac Donald, Erlendur, Hole, Wallander sont des détectives, des flics masculins, la cinquantaine, le spleen de l’âge qui va avec, une vie sentimentale un peu à vau-l’eau, parfois une fille émancipée. L’héroïne de l’auteure suédoise est une femme, Erika Falck, écrivaine, vivant dans un petit port sur la côte ouest de la Suède, loin du mal-être des quinquagénaires mâles traditionnels. mankelle-homme-romanCela change tout. Le pari de l’auteur est de raconter des enquêtes exceptionnelles à travers la vie de tous les jours d’une célibataire, dans le premier tome, puis d’une mère de famille. Les livres se déroulent à hauteur du quotidien d’une famille suédoise « normale ». Au fur et à mesure de la parution, dans un parfait phénomène d’identification et en toile de fond des enquêtes, la vie de Monsieur ou Madame-Tout-le-monde se déroule : mariage, maltraitance d’une sœur par son mari, maladie d’un collègue, surmenage professionnel, naissance d’une fille puis de jumeaux, accident de voiture et mort d’un enfant, tracasseries matérielles quotidiennes, garde des enfants, réalisation professionnelle. Ce phénomène est amplifié par une galerie de personnages secondaires qui s’enrichit à chaque volume : Patrick, l’inspecteur de police et mari d’Erika, premier rôle essentiel, la belle mère omniprésente (« de son temps…. »), Bertil un chef inconsistant plus à l’aise devant les médias que devant une scène de crime, Gosta amateur de golf et enquêteur un peu paresseux,riviere-noire-indridason Anna la sœur d’Erika à la vie torturée et compliquée, Martin violemment touché par la maladie mortelle de son épouse. C’est un monde entier qui est reconstitué, un monde qui suscite une forte empathie, tant sa description est celle de notre vie personnelle, mais aussi des problèmes sociaux qui nous entourent : homosexualité, adoption, télé-réalité, désengagement de l’état, maltraitance, avortement. Dans ces romans nous sommes en terrain connu, avec des personnes et une société au cœur de notre quotidien.

roman scandinaveAlors bien entendu cette proximité a un revers : le quotidien frôle parfois le banal et on ne retrouvera pas dans ces livres la force des états d’âme d’un Erlendur islandais marqué par la perte de son frère lors d’une tempête dans un fjord de l’Est ou la description talentueuse du mal-être de Wallander jusqu’à sa déchéance finale. Certes, mais le charme est autre et il opère aussi.

bettyEt puis quand même, la narration toute simple, sans style, est diablement efficace. Le procédé est récurrent : un secret familial étouffé par les ans, un drame local, un évènement national ressurgissent plusieurs décennies plus tard. On avance ainsi dans la lecture par alternance entre le rappel passé et l’enquête d’aujourd’hui jusqu’à ce les deux actions se complètent et se rencontrent pour terminer le puzzle. Le tout nous tient en haleine et nous incite à tourner sans cesse la page.

roman scandinaveToutes ces « recettes » de construction, on les retrouve donc dans le dernier ouvrage paru : « La Faiseuse d’Ange ».  Au début du 20e siècle, un couple est condamné à mort pour infanticide. Une fille survivra, amoureuse de Göering. En 1974, sur une petite île de l’archipel, un directeur d’une école pour enfants riches, sa femme et ses enfants disparaissent lors d’un repas familial à Pâques. La plus jeune, âgée de quelques mois, est la seule survivante. Quarante ans plus tard, ces faits réapparaissent subitement de manière concomitante. Patrick et la police, Erika et son flair, vont tenter de résoudre ce mystère. Cette huitième enquête est l’une des plus efficaces par sa construction et les liens établis entre les personnages. La montée de l’extrême droite suédoise est traitée en même temps que le mode de vie de certaines familles richissimes. Quant aux personnages habituels, Anna est en proie à un mal-être permanent, Gosta montre une nouvelle facette attachante de sa personnalité, loin des greens de golf, et la belle-mère se révèle une baby-sitter infréquentable, mais bien utile. Un très bon cru.

Le-bonhomme-de-Neige-de-Jo-NesboLa journaliste Florence Aubenas confiait qu’elle avait dévoré la trilogie Millénium, avouant presque avec honte, qu’il ne s’agissait pas de grande littérature, mais qu’elle avait été obligée d’aller rapidement au bout de la lecture des ouvrages et qu’il s’agissait des livres qu’elle avait le plus offerts à ses amis. La lecture des livres de Camilla Läckberg relève de ce même sentiment : pas de la littérature qui va bouleverser votre vie, comme peuvent le faire certains romans « durs » de Simenon à qui elle est comparée parfois à tort, mais une lecture attrayante, intelligente, qui fait passer de très bons moments. C’est déjà cela et c’est déjà beaucoup.

* L’homme du Lac de Arnaldur Indridason. « Points Policier ». 7,60 € traite du rôle de l’Islande lors de la guerre froide.

** « La faiseuse d’anges » de Camilla Läckberg. Éditions Actes Sud.  Les sept premiers volumes sont disponibles chez le même éditeur en version poche pour les quatre premiers (Babel Noir) et en version normale pour les suivants. Vous l’aurez compris, même si les enquêtes sont indépendantes les unes des autres, pour suivre la petite saga familiale, il est préférable de débuter par le commencement c’est-à-dire par « La princesse des Glaces » (qui est d’ailleurs excellent).

*** Formidable trilogie à lire impérativement. En format de poche : « La Terre des Mensonges », « La ferme des Neshov », « L’héritage Impossible » de Anne Birkefeldt Ragde chez 10/18 Domaine Étranger.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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