À quelques minutes de Dinan, l’association les Champs Gourmands aide les demandeurs d’emploi à retrouver un métier à travers le maraîchage bio. Aujourd’hui, cette ferme particulière est menacée à cause notamment du non-versement de subventions européennes. Reportage.

Un vent chaud souffle des serres lorsque l’on passe devant. À l’intérieur, dans cette atmosphère à la lumière tamisée par le plastique translucide, la température monte rapidement. Un agriculteur bénévole, retraité, s’y active pour palisser les plants de tomates ; il enroule leurs tiges autour d’une ficelle suspendue au plafond de la serre, en arrache les tiges secondaires. « Avec le mauvais temps, on a pris beaucoup trop de retard », soupire Julien Hurault. Les jeunes plants, encore dans leurs cageots, devraient déjà être plantés, explique-t-il. Les feuilles nervurées de rouge des betteraves elles aussi auraient dû être en terre, continue-t-il.

champs gourmands

L’ingénieur hydrogéologue est le directeur de cette exploitation particulière, Les Champs Gourmands. Il y a 5 400 m² de serres comptabilise-t-il, auxquels s’ajoutent 22 hectares de cultures en pleins champs pour les légumes d’hiver, pour les choux, carottes, pommes de terre… Dans la campagne de Quévert, à quelques minutes de Dinan, dans les Côtes-d’Armor, cette toute jeune ferme de maraîchage s’est tournée vers la restauration collective pour fournir grossistes et collectivités en légumes biologiques. Mais ceux qui les cultivent se distinguent des paysans maraîchers que l’on rencontre sur les marchés. Ce sont d’anciens secrétaires, des informaticiens, des demandeurs d’emploi qui buttent les poireaux, les lavent, les trient.

« Il n’y avait pas d’entreprise d’insertion dans le pays de Dinan », explique Julien Hurault. La ferme vient combler ce vide. Elle permet à des personnes au chômage depuis plusieurs années de trouver un premier contrat d’insertion, de six mois renouvelables. Un tremplin souvent bienvenu, pour trouver un poste plus durable : ce contrat peut être interrompu à tout instant si le salarié reçoit une offre d’emploi. Ces maraîchers en herbes sont également accompagnés pour préparer leurs CV, leurs entretiens…

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« Un agriculteur est parti à la retraite en 2013, et nous a permis d’exploiter ses terres et de louer deux bâtiments », se souvient Julien Hurault. Pour l’association des Amis du Jardin, qui animait déjà un chantier d’insertion professionnelle en maraîchage sur Dinan, c’est l’occasion de lancer cette fois une entreprise d’insertion professionnelle, une échelle au-dessus. À l’inverse des chantiers, le temps de travail est plus longs, et le soutien public, surtout, est moindre. « On voulait répondre à un double besoin du territoire », poursuit le directeur des Champs Gourmands : à la fois, se placer dans la continuité des chantiers existants pour favoriser le retour vers l’emploi, et fournir les collectivités en légumes biologiques locaux.

Fin 2014, ce sont ainsi quatre premiers salariés accompagnés qui aménagent les bâtiments, mettent en place l’irrigation, montent les 5 400 m² de serres sur des anciens champs de pommes de terre. Ils plantent également leurs premiers légumes, et quelques mois plus tard, à la mi-2015, peuvent vendre la première production des Champs Gourmands. La production augmente rapidement : elle double entre 2015 et 2016, augmente encore de 20 % entre 2016 et 2017, jusqu’à atteindre 180 000 euros de chiffre d’affaires.

POUR CERTAINS, LA DÉCOUVERTE DU TRAVAIL AUX CHAMPS

5 à 7 salariés en insertion travaillent dans ces champs, accompagnés par un maraîcher.  « Mais il y a un très fort turnover », précise Julien Hurault. Au total, une petite vingtaine de personnes se relaient chaque année sous ces serres et en extérieur, qu’il faut former à chaque fois.

« Il y a des personnes qui ont découvert un univers qu’ils ne connaissaient pas du tout », se souvient l’ancien ingénieur. « Des personnes qui n’avaient jamais travaillé dans le maraîchage se retrouvaient avec des bottes, des cirés, des gants, il faisait 0 °C dehors, on les envoyait dans les champs tirer sur des poireaux. » Il concède : « il leur faut un petit temps d’adaptation ».

agriculture biologique

À l’inverse, d’autres ont déjà été saisonniers. Certains jeunes avaient déjà pratiqué le woofing – du volontariat auprès de certains agriculteurs pour être nourris et logis pendant leurs voyages – et cherchaient à entrer dans le monde du travail. Certains jeunes diplômés en maraîchage viennent également faire leurs premiers pas professionnels aux Champs Gourmands, alors que des paysans proches de l’âge de la retraite, ouvriers agricoles qui ne trouvent plus à s’embaucher, y trouvent un emploi en cohérence avec leur expérience.

« Il y avait quelqu’un qui était à son compte dans le maraîchage, et qui a arrêté son exploitation, illustre Julien Hurault. Il est passé ouvrier agricole dans une exploitation, mais au bout d’un moment, il n’allait pas assez vite par rapport aux jeunes. Aujourd’hui, il a 57 ans, il n’est pas loin de la retraite : on lui a permis de retrouver une activité dans son domaine de compétence, pour ne pas tourner en rond, dans la déprime, chez soi, alors qu’il pouvait apporter énormément à d’autres personnes. »

À leurs côtés, de plus jeunes agriculteurs. Tout juste formés, ils sortent de centres de formations agricole, cherchent une première expérience avant de se lancer dans leur propre exploitation. Les Champs Gourmands se tournent vers eux pour qu’ils puissent acquérir ce savoir dans des conditions professionnelles, et non plus d’apprentissage. « L’idée c’est d’avoir une mixité entre les chercheurs d’emploi et ceux qui ont un projet d’installation », précise Julien Hurault.

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Tous ces profils différents se mélangent dans les champs et à l’intérieur des bâtiments, même s’ils ne réalisent pas forcément les mêmes tâches. Celles-ci sont réparties en fonction des besoins… et des contraintes de la production. Les anciens ouvriers agricoles pourront ainsi conduire les tracteurs de l’entreprise, quand d’autres effectueront les travaux manuels dans les serres ou pour trier les légumes.

70 % DES SALARIÉS RETROUVENT UN EMPLOI

« Quelque part ça leur fait du bien de retrouver les valeurs de la terre, des légumes », argumente le directeur des Champs Gourmands. Après une longue période sans travail, beaucoup perdent de leur confiance en eux-mêmes. Ce cadre de travail leur permet de se reconstruire, de regagner en estime de soi. « Certaines personnes sont très renfermées quand elles arrivent, mais progressivement parviennent à s’extérioriser », explique Julien Hurault. Ils arrivent progressivement à accomplir certaines tâches, à assumer des responsabilités, notamment pour tisser des liens avec les clients de l’exploitation, pour réaliser des livraisons.

Il prévient toutefois : l’entreprise d’insertion ne fait pas des miracles. Environ 70 % des travailleurs retrouvent un emploi ou une formation après être passés par les Champs Gourmands, que ce soit en CDD ou en CDI. Certains, malgré tout, ne trouvent pas d’emploi, voire même ne parviennent pas à sortir de l’ornière pour retrouver un cadre de vie. Alors qu’il quitte les serres, Julien Hurault soupire. Un stagiaire n’est pas venu ce matin, il va devoir prévenir son centre de formation.

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Ce n’est pourtant pas ce qui préoccupe le plus l’ancien ingénieur. Si les chiffres de l’insertion sont positifs et que la production augmente rapidement au fil des années, la situation des Champs Gourmands n’en reste pas moins très précaire. Jusqu’à menacer son existence même.

« Très concrètement : il nous manque 100 000 euros d’investissement », résume Julien Hurault. À leur lancement, les Champs Gourmands ont pu recevoir de nombreuses subventions. Mais, entre l’évolution des critères d’attribution et des collectivités territoriales du pays de Dinan, l’immense majorité de cette subvention n’a pas été versée, 200 000 euros au total. En particulier, des subventions de l’Union Européennes, compensées partiellement par la région, ont fait défaut au lancement des Champs Gourmands.

LA GALÈRE DE LA LAVEUSE A POIREAUX

Le non-versement de cette subvention pèse depuis le début sur l’exploitation. À défaut d’avoir suffisamment de moyens, le choix a été fait d’acheter du matériel d’occasion, parfois vétuste. « Lorsqu’il s’agit de gratter le sol, cela ne pose pas de problème… », commence le directeur de la ferme.

Mais l’exploitation a également besoin de matériel pour laver, trier, conditionner les légumes et respecter les calibres imposés. Dans un premier temps, il a fallu remettre ces vieilles machines aux normes de sécurité actuelles, puis changer, réparer des pièces qui s’usent plus rapidement. La récolteuse à pommes de terre, la trieuse à pommes de terres, la trieuse à tomates, la laveuse à poireaux : à chaque fois, il faut apporter de nouvelles réparations, changer les tapis, les moteurs. Des coûts supplémentaires, toujours.

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Surtout, pour respecter les calibres imposés par les grossistes – taux de courbure des courgettes, longueurs et diamètres déterminés, couleurs des tomates et poireaux à respecter – les salariés doivent trier les légumes à la main. Une perte de temps qui se ressent sur le chiffre d’affaires, à défaut de matériel adapté.

Ce chiffre d’affaires justement reste encore insuffisant pour faire face aux coûts de fonctionnement, malgré la rapide progression de la production. En 2017, le déficit de l’exploitation était de 75 000 euros. Ce n’est pourtant pas un problème de débouché : les Champs Gourmands arrivent à vendre leur production sans problème, notamment auprès de grossistes et de maraîchers bio qui viennent compléter leur production pour vendre sur les marchés.

DOUBLER LE CHIFFRE D’AFFAIRES POUR ASSURER LA PÉRENNITÉ

Les collectivités locales, elles, principale cible de la ferme, leur achètent encore peu de légumes. « On doit faire 20 % de nos ventes auprès des collectivités, et les trois quarts sont à destination de Saint-Brieuc et de Ploufragan », détaille Julien Hurault. À l’inverse, dans le pays de Dinan, le chiffre d’affaires de l’exploitation auprès des différentes communes est de… 3 700 euros. Une goutte d’eau. Le choix est politique : certaines communes préfèrent se fournir auprès des grossistes, un choix plus pratique pour elles, mais qui conduit à faire baisser le prix d’achat pour les agriculteurs. « Tout se négocie au centime près », explique l’ancien ingénieur, ce qui permet à ces entreprises de vendre les produits « 30 % plus cher » d’après lui : « ce sont les règles du jeu, on fait avec ».

Dans de telles conditions, il faudrait doubler le chiffre d’affaires – et donc la production – des Champs Gourmands. Un objectif qui ne peut se réaliser qu’en plusieurs années… et avec un meilleur matériel. D’autant plus que l’exploitation respecte les stricts critères de l’agriculture biologique et doit faire face à un fort renouvellement de sa main d’œuvre. La plupart du temps, les salariés en insertion ne restent que quelques mois, il faut donc les former de nouveau à chaque fois.

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Il y a urgence. Pour faire face au manque de subventions, la ferme a dû emprunter auprès de banques. Les échéances tombent à la fin de ce mois de juin 2018. Alors l’association qui porte le projet a appelé entreprises et collectivités à la rescousse. La fondation RTE a déjà assuré un financement de 100 000 euros, les élus, eux, ont assuré qu’ils soutiendraient le projet. « Mais il faut passer des paroles aux actes », répète Julien Hurault. Pour s’ouvrir à des investissements extérieurs, l’association réfléchit à se transformer en Société Coopératif d’Intérêt Collectif, dans laquelle les collectivités, les clients et les fournisseurs auraient voix au chapitre avec les salariés pour prendre des décisions.

Le directeur de ces champs, lui, garde bon espoir. Surtout que le projet reste unique. « Si on disparaissait, il faudrait reconstruire le même projet. Peut-être pas tout de suite, mais dans quelques années au moins, parce qu’on a besoin d’entreprises d’insertion et de maraîchage bio », explique Julien Hurault. Qui précise : « il serait dommage de laisser perdre cette expérience ».

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