AUX ANIMAUX LA GUERRE ROMAN NOIR SOCIAL DE NICOLAS MATHIEU

Comme Pierre Lemaitre, d’abord passé par le thriller et le roman policier avant d’être récompensé par le Goncourt avec Au revoir là-haut, Nicolas Mathieu, tout dernier lauréat du plus prestigieux des prix avec Leurs enfants après eux, est entré en littérature par la voie du roman noir. Un seul à vrai dire, et le premier de ses romans, tant l’écrivain est encore dans la jeunesse, et la genèse, de sa création littéraire. En 2014, il publiait en effet Aux animaux la guerre, repris en 2018 dans la collection Babel Noir d’Actes Sud, roman qui nous plonge dans la sombre lumière d’un hiver vosgien et le lourd climat du déclin ouvrier et industriel dévastant peu à peu l’est de la France dans les années 80.

AUX ANIMAUX LA GUERRE

Roman noir qui s’ouvre sur la scène glaçante d’horreur, sobrement écrite et extraordinairement puissante, de l’assassinat d’un couple de modestes Oranais à leur domicile, perpétré par deux activistes de l’OAS à la fin du conflit algérien, Pierre Duruy et Louis Scagna. Deux meurtriers qu’on retrouvera tout au long du roman, quelques années plus tard, figures subreptices de rapatriés échoués là dans l’est de la France, au milieu d’une classe ouvrière abandonnée, détruite par les fermetures d’usines et un chômage endémique, laissée-pour-compte d’une mondialisation inéluctable et aveugle qui délocalise sans foi ni loi, hors celles d’un pur capitalisme financier, et finit par transformer hommes et femmes malades de cette peste économique et sociale en animaux errants, perdus et sauvages.

Depuis longtemps, ils le savaient, on leur avait dit à la télé : ils n’en mourraient pas tous, mais tous seraient frappés. […] Ailleurs d’autres hommes qui prenaient leur place, Chinois, Indiens, Roumains, Tunisiens, métèques innombrables et invasifs […]. Des feignants pourtant, il suffisait de voir leur comportement dans les collèges en Seine–Saint-Denis, partout dans la télé. Mais ceux-là, bronzés, bridés, plombiers polonais avaient le grand mérite : ils ne coûtaient pas.

Ce roman est noir en effet, noir comme les effets de la crise sur ces populations désemparées, et toutes « ces vies brisées par le boulot, des corps rognés, tordus, des existences écourtées, des horizons minuscules », des vies d’ouvriers déclassés qui finissent par honnir dans un même mouvement les patrons, les riches, les Arabes, les immigrés, les assistés.
Ce roman est choral aussi, qui mêle et relie plusieurs personnages, qui multiplie points de vue et petites histoires personnelles et donne corps à un roman formidablement construit, fait d’une écriture précise et sans failles que vous ne lâchez pas jusqu’à la dernière page.

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1ère édition de ce roman noir

Martel est l’une des figures essentielles de ce roman : délégué du personnel respecté, mais endetté par les frais de maison de retraite de sa mère, gestionnaire quelque peu laxiste de la caisse du comité d’entreprise où il puisera pour se sauver de sa délicate situation financière, et près d’être démasqué s’il ne trouve pas très vite de quoi renflouer les comptes du CE. Alors, pour se refaire un peu, il fait équipe dans des coups foireux avec Bruce, l’intérimaire un peu voyou, trafiquant de coke dans la cité, musculeux adepte de la « gonflette » et des stéroïdes, un gars dont « personne n’avait envie de croiser les pupilles comme des clous, et les épaules monstrueuses ». Bruce est le petit-fils de Pierre Duruy, l’ancien activiste à qui il a dérobé le vieux colt 45 qui tua les deux malheureux Oranais en 1961. Une arme qui retrouvera du service entre ses mains. À eux deux, Martel et Bruce vont former un tandem de circonstance aux allures bancales et catastrophiques quand ils se verront contraints d’enlever et de livrer une jeune fille à la bande des Benbarek, notoires truands et proxénètes régnant entre Épinal et Nancy.

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L’autre personnage important du livre est Rita, fille d’une émigrée espagnole, inspectrice du travail, appelée sur le terrain pour démêler le conflit entre ouvriers, DRH et patrons de l’usine qui va fermer. Une fille d’ouvriers, elle aussi. « Rita appartient à ce monde où les gens meurent au travail. Elle voit ces gens qui ferment leur gueule, encaissent, grattent à la fin du mois et qui ne trouvent presque rien à y redire. Pourvu qu’ils finissent dans leurs murs, le pavillon comme résumé des peines, trente ans de dette et puis crever. Elle en est quoiqu’elle fasse ».

Rita est du côté des ouvriers, bien sûr. Martel, le solitaire, se rapprochera de cette belle femme qui le trouble un brin. Elle l’aidera aussi à découvrir ce qu’est l’arme du droit, « cette chose toute nouvelle, abstraite et brutale, d’une force inimaginable. Il suffisait d’en connaître un bout et les volontés adverses se brisaient net. Martel venait de découvrir les rapports de force. Avec deux articles du Code du travail, on érigeait des murs, on emmerdait le monde, c’était magnifique ». Las ! Rita et Martel ne pourront finalement pas grand-chose pour aider tous ces malheureux qui iront tous pointer au chômage, ou presque.

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Florent Dorizon interprète Bruce

Ce roman foisonne de personnages qui font tous vivre, sans briser le fil, ce sombre et beau texte. Et l’image de la jeunesse, perdue et prisonnière du carcan de la famille et de l’usine, peut y être bouleversante quand Jordan plonge dans la surprise et les délices sensuels d’une étreinte de l’entreprenante et tendre Lydie, tous les deux tapis dans un coin de grenier, loin du regard inquisiteur du grand-père de la jeune fille, Pierre Duruy, encore lui.

Ce roman noir du déclassement montre comment inéluctablement le libéralisme, et la seule valeur argent qui l’anime, mène à l’abandon des solidarités ouvrières et au désespoir d’une société déliquescente repliée sur elle-même, laissant la haine et la violence remplir le vide où on l’abandonne. Ce texte toujours vif et juste, empathique dans le malheur d’une classe sociale sans espoir, est magnifiquement dialogué et mis en scène. On imagine ce que l’art d’un Quentin Tarentino aurait fait de la terrifiante séquence initiale du meurtre d’Oran qui ouvre le livre. D’ailleurs, le cinéma ne s’y est pas trompé et Nicolas Mathieu en a signé l’adaptation télévisée en plusieurs épisodes, réalisée par Alain Tasma, pour France Télévision. Roshdy Zem et Olivia Bonnamy y jouent les rôles de Martel et Rita.
À lire absolument. Et à découvrir sur petit écran.

Aux animaux la guerre par Nicolas Mathieu, Éditions Actes Sud, collection Babel Noir, 444 pages, 2018.

Dernière édition : Babel Noir. Janvier, 2016. 448 pages. ISBN 978-2-330-05864-7. 9, 70€
Babel noir n° 147.

1ère édition : Actes Sud Littérature. Actes noirs. Mars 2014. 368 pages. ISBN 978-2-330-03037-7. 22, 50€. Genre Romans policiers.

Prix Mystère de la critique – 2015
prix Erckmann-Chatrian – 2014
prix Transfuge du meilleur espoir Polar – 2014

La série de France 3 a été réalisée par Alain Tasma.
avec : Roschdy Zem, Olivia Bonamy, Tchéky Karyo, Rod Paradot, Michel Subor, Eric Caravaca, Florent Dorizon, Lola Le Lann
séries dramatiques | 49min | 2018 | déconseillé aux -10 ans.

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