Aude de Kerros est peintre et graveur, prix Paul Louis Weiller 1988. Son ouvrage L’Art Caché – les dissidents de l’art contemporain est paru en 2007. L’auteur y décrypte avec impertinence – eu égard aux consensus élitaire du milieu de l’art hexagonal – la généalogie de l’« art contemporain ». Elle en analyse les fondements idéologiques et philosophiques en tentant de battre en brèche quelques idées reçues. Au cœur de cette enquête passionnée, mais subjective, la question essentielle se veut : « de quoi l’art contemporain est-il le nom ? » Pour Aude de Kerros, la tentation devient réponse : de rien ! Une position extrême que défend fermement l’auteur dans l’entretien qu’elle a bien voulu nous accorder.

aude de kerros, art caché, art contemporainPour Aude de Kerros, l’AC, acronyme d’art contemporain, ne serait que le logo, le label de la dissolution postmoderne de l’art. Plus encore que l’AnArt duchampien, il ne resterait rien du geste artistique dans le brouillard conceptuel de l’anesthétisme actuel. Que s’est-il passé, qu’a été laissé passer, qu’avons été perdu, dans quel jeu de dupe ? C’est à ces questions peu ou mal débattues qu’entend répondre cet essai. Il s’emploie à démonter les manipulations de la réduction et de l’accusation. Cela étant, Aude de Kerros ne joue pas que les Cassandre. Bien que de nombreuses pages s’emploient à déconstruire tous azimut cinquante ans d’hégémonie, Art caché se veut un plaidoyer pour les « dissidents » de l’art contemporain, les artistes invisibles. Tous les tenants d’une autre conception de l’art qui n’ont pas dit leur dernier mot, de l’art tenu caché… Mais qui sont-ils ? Enigme et mystère : « il y a plusieurs demeures dans la maison du Père »…

Entretien

Unidivers : le procès américain de 1927 autour des sculptures de Brancusi semble marquer une étape. C’est le lâcher-prise de la société en matière de définition technique et morale de ce qu’est l’art ou de ce qu’il doit être. Hier comme aujourd’hui, nous sommes en présence d’artistes, et l’art moderne avec ses ruptures, ses radicalités, ne doit pas être confondu, amalgamé avec l’Art contemporain (AC). Le procédé qui consiste à voir nécessairement le second comme la descendance légitime du premier participerait de la tromperie sémantique constitutive de l’AC ?

Aude de Kerros
Aude de Kerros

 Aude de Kerros : Il y a trois points de vue. Le point de vue officiel : l’AC a remplacé l’Art moderne et l’art. Ceux qui pratiquent l’art au sens originel du terme ne vont pas dans le sens de l’Histoire. Ce sont des dinosaures. Certains pensent qu’il existe une continuité entre art moderne et contemporain. Que l’AC est simplement plus radical, c’est en gros la position de Kostas Mavrakis. Je pense en ce qui me concerne que si la démarche conceptuelle existe comme une possibilité parmi d’autres dès avant 1914, il y a eu une rupture radicale entre art moderne et AC à partir de 1960. Le conceptualisme s’est prétendu alors le seul art « contemporain ». À partir de ce moment-là, deux pratiques coexistent l’une dans la lumière : la pratique conceptuelle qui n’est pas de l’art. L’autre dans l’ombre : la suite de l’art.

« La révolution de l’art contemporain n’est pas une révolution des formes mais une subversion conceptuelle. »

L’art comprend depuis le milieu du XIXe siècle de multiples courants fondés sur des esthétiques diverses. Wladimir Weidlé a beaucoup analysé cette modernité qu’il voyait comme une spécialisation des artistes, une exploration des confins de l’art, une montée aux extrêmes, un goût pour les voies uniques. Beaucoup de ces œuvres radicales ne peuvent pas avoir de descendance et de transmission parce qu’elles ont atteint les limites formelles de l’art.

Nombreux ont été les artistes qui ont entrepris dans le cours de leur vie le chemin du retour. L’extrémisme d’une partie de la modernité artistique a donné à beaucoup d’artistes l’impression que les possibilités formelles s’épuisaient, que tout avait été disséqué et exploré. Le passage au concept, c’est-à-dire la sortie de l’art, a été la solution trouvée par beaucoup pour sortir de l’impasse et échapper au sentiment de déjà fait.

« Sait-on que plus de la moitié des achats d’AC par les Frac (Fonds régional d’art contemporain) et Fnac (Fonds national d’art contemporain) se font hors de France et contribuent à consacrer des artistes principalement Anglo-saxons à l’international sans contrepartie aucune ? On s’interroge sur cette stratégie et surtout ses mobiles. »

Unidivers : En 1984 à Londres, à l’occasion d’une rétrospective de ses films, Andreï Tarkovski disait que « l’art se transforme soit en recherches formelles, soit en marchandise destinée à être vendue. Il est inutile de vous expliquer que le cinématographe se trouve au sommet de cette situation : on sait bien qu’il est né à la fin du siècle dernier dans une foire et dans un but purement lucratif. » Nous avons encore, selon vous, franchi une étape. Recherche formelle et marchandise se sont rejoints et confondus – tout est art, tout est vendable et achetable…

Aude de Kerros : Délivrés de la difficulté de l’accomplissement de la forme, grâce aux possibilités inépuisables données par le maniement des concepts, les artistes d’AC ont pensé agir dans un univers sans limites d’aucun ordre où tout est devenu art, excepté l’art, rebaptisé « artisanat ».

Dans un excellent essai, L’Esclave-maître, Dominique Quessada démontre que l’alliance paradoxale et apparemment impossible du sophisme et du platonisme s’était finalement réalisée par le biais du règne de la publicité et de la communication. Signant l’achèvement de la philosophie par le biais même de ce qui semblait son ennemi inconciliable. De nombreux tenants de l’AC tiennent pour une victoire la fin de l’art et sa dissolution dans le conceptuel pur. Y voyez-vous un parallèle ? Une sorte de signatura rerum typiquement postmoderne ?

La com et la pub ont été chargés de la vente de ces nouveaux produits. La révolution médiatique a rendu possible la métamorphose de n’importe quoi en « art contemporain » par la magie de la visibilité de l‘œuvre et de l’artiste. Le fait que quelque chose et quelqu’un soient vus simultanément par des millions de personnes dans le monde entier donne instantanément une valeur à cet objet et à cette personne. Ainsi se fabrique la valeur marchande qui ne coïncide pas avec la valeur intrinsèque. D’où l’importance de l’évènement, du scandale, du choc.

Bernanos disait de la modernité qu’elle est dans son essence une tristesse, une déception et que, consciente de ce qu’elle est elle, se transformerait en une colère radicale contre elle-même. Selon vous cette tristesse, cette déception est aussi au cœur de l’art postmoderne. Il semblerait bien que l’AC connaisse également ce développement ? Se dirige-t-il vers son auto-dissolution ? L’Art caché pourrait-il émerger et évincer l’AC ou bien se dirige-t-on vers un nouveau paradigme ?

 L’art n’a pas été seul à connaître une métamorphose aussi spectaculaire. Cela a été également le sort de la pensée. La révolution médiatique a eu pour résultat de rendre possible le remplacement de la pensée, l’énoncée complexe de la réalité, par l’opinion. Ce qui est dit ou montré à l’écran tient lieu de réalité. Grâce à la technologie médiatique, il est possible de construire un semblant de réalité. On peut faire passer un détail pour le tout, créer toutes sortes d’illusions.

«  Le decept » est un ressort majeur de l’AC … Pourquoi un « art » serait-il fondé sur le nul, le moche, le vite fait, le mal fait, le gore ou le trash ? Tout simplement parce que cette pratique, à la portée de tous, n’exclut personne. Elle ne provoque pas de blessure narcissique. Cette expression est adaptée psychologiquement à un monde égalitaire. Tout le monde peut le faire et sa possession ne rend jaloux personne. L’œuvre n’est pas un objet de désir, de rêve, d’identité. Elle n’est que cote, utilité et jeu.

Vous prenez fait et cause pour les dissidents de l’AC, les tenants de ce que vous nommez « l’art caché » qui serait en somme « l’art du souterrain ». Mais, ainsi que vous le laissez entendre dans votre ouvrage, l’AC serait en voie de dissipation. Ainsi que le disait Cézanne, « il n’y a pas de chair dans les idées » ; finalement, en notre époque de virtualisation un mouvement de balancier serait en train d’advenir en faveur d’une concrétude plus large, plus réelle par delà les idéologies et les concepts ?

« Les œuvres sont si virtuelles et si peu essentielles qu’elles disparaissent aisément comme objets après avoir rempli leur mission. »

L’Art ne peut pas évincer l’AC. Les deux pratiques ne sont pas de même nature, ne jouent pas dans la même cour, n’ont pas la même finalité. Elles ne peuvent pas se remplacer l’une l’autre. L’AC est très lié aux guerres culturelles planétaires. Il joue le rôle de virus. Son rôle considéré comme bienfaiteur est de semer le doute, la confusion, de détruire l’identité considérée comme mauvaise. Par ailleurs, L’AC est très lié aux besoins de fluidité monétaire d’une hyper classe mondialisée gênée par les frontières. Enfin l’AC est le meilleur moyen de communiquer dans l’international.

Son extrême utilité rend le principe de l’AC indestructible. Par contre, les œuvres sont si virtuelles et si peu essentielles qu’elles disparaissent aisément comme objets après avoir rempli leur mission. Le concept lui subsiste, immatériel. Il se réincarne à volonté où que ce soit et quand le veut le collectionneur.

L’art caché n’est pas souterrain, il est plutôt stratosphérique. Il faut pour l’atteindre s’élever, le chercher, le désirer, le contempler, le distinguer au milieu de tout et n’importe quoi. Il faut avoir une qualité humaine, un enracinement, une culture, une sensibilité. Il faut l’aimer, prendre le temps de le regarder et être désintéressé.

Aude de Kerros,  L’art caché – Les dissidents de l’art contemporain, éd. Eyrolles, 2007, 288 p., 24 euros.

 

Propos recueillis par Thierry Jolif

 

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

Un commentaire

  1. Aude de Kerros, dans cette interview, oppose l’« art caché » constitué d’œuvres d’« artistes invisibles » vivant dans « l’ombre » de l’AC (Art contemporain). Selon elle, un « art souterrain » serait la légitime « suite de l’art » au contraire de « la pratique conceptuelle qui n’est pas de l’art ».
    Mais qui sont donc ces artistes si talentueux et pourtant si méconnus ? Il aurait été souhaitable, au regard du peu de nuances des propos d’Aude de Kerros de nous citer quelques œuvres ou noms d’artistes. Comment peut-on affirmer aujourd’hui que « la pratique conceptuelle n’est pas de l’art » ? C’est faire fi à la fois de l’art conceptuel des années 60 et balayer le travail d’artistes comme Sol LeWitt, Joseph Kosuth ou Robert Morris (pour n’en citer que quelques-uns), mais aussi plus généralement de bannir l’idée, chère à Léonard de Vinci, de l’art comme « cosa mentale » qui qualifie tout un pan de l’histoire de l’art depuis le 15e siècle.
    L’AC (qui ici perd son statut en perdant son nom – art) regroupe des « œuvres si virtuelles et si peu essentielles qu’elles disparaissent aisément comme objets après avoir rempli leur mission ». Mais qu’exposent donc alors les FRAC et FNAC, apparemment détenteurs de l’AC ? Pourtant ces fonds conservent à la fois des sculptures, des peintures, des photographies, des gravures, des livres, etc. et nous ne pouvons que les remercier d’offrir au public les œuvres d’artistes étrangers en région (et non uniquement du franco-français…)
    Peut-être ai-je mal compris ces propos, mais je ne peux adhérer à l’idée, sous prétexte de valoriser des artistes, de réduire l’art contemporain à un « art qui serait fondé sur le nul, le moche, le vite fait, le mal fait, le gore ou la transhumance » et qui viserait à « détruire l’identité considérée comme mauvaise ». Et que fait-on donc des performances, souvent politiques et bien éloignées du marché, car non monnayables ?

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom