« Je voudrais trouver pour vous des mots non truqués » (Armand Robin, Lettre à tous les hommes)

(article publié le 8 mai 2012) Pierre Pascal, le grand slaviste, le « chrétien-bolchevique », n’aimait pas Trotski à cause de son don oratoire. Sa « bonne parole », disait-il, est une « mauvaise parole ». Le breton Armand Robin, amoureux des langues au point de s’in-fondre totalement en moult d’entre elles passa sa vie, lui, à « chasser » la « parole fausse ». Il n’eut de cesse de s’élever de toute sa fougue bretonne contre ce qu’aujourd’hui on pourrait nommer la « stalinisation » des esprits.

A l’heure de la (très discrète) « commémoration » du centenaire de sa naissance, son universalisme est loué, évidemment… Ce qui l’est moins c’est son engagement : cet anarchisme non publicitaire, à mille lieues de celui d’un Onfray, par exemple – et, en cela, moins facilement commercialisable. Nul doute que notre époque de communication-reine aurait accru encore la détermination de cet indécrottable visionnaire libertaire.

Fils de paysan bas-breton, il fut rapidement un véritable insurgé intérieur. Non l’un de ces révolutionnaires agités brasseur d’air et qui, trop souvent tournent en « baratteur de sang » ou, au mieux, en toxicomane du pouvoir, mais un « pur ». Derrière le mur d’une (presque) sainte colère, son âme ne vibrait que par souci de l’autre et affection fraternelle du « prochain » ! Un souci de l’autre qui s’exprima, notamment, dans un amour inextinguible des langues ; surtout, de ce qu’elle recèle de meilleur et de plus vrai : la poésie ! À l’opposé, toute soumission au Léviathan du pouvoir (toujours maudit, toujours infecté et infectieux) ne pouvait que le mettre en rage…

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« Signes des hommes, voici pour vous mes nuits Langue, sois-moi toutes les langues ! »

Tel un autre Ellul (voir notre article), il sut percevoir les dangers de la technique, mais c’est en poète qu’il se pencha sur cette question. Quelques années durant, c’est en transcripteur tatillon et acharné des flots de paroles officielles des radios internationales qu’il accomplit une tâche immense. Ayant parfaitement compris les enjeux cruciaux de ce premier média « de masse », il s’acharna à décrypter, en particulier, la parole radiophonique officielle soviétique. Parce que là, plus qu’ailleurs, la trahison était immense ! À ce sujet, certains de ces textes ne sont pas moins puissants et clairvoyants que ceux d’un Milosz !

Vrai « anar » lumineux, vrai poète transparent à la grâce, tous les « ismes » lui crevaient les yeux et les tympans ! Et comme Ellul, bien que par d’autres voies, il comprit intérieurement, dans sa chair unie au verbe, qu’il n’y a de Principes auxquels se soumettre, mais une liberté toujours dynamique, toujours partout meurtrie, toujours renaissante dans « l’autre ».

Poète anarchiste. Pleinement. Parce qu’il parlait depuis depuis un sublime « pays du non-où » (c’est ainsi que les anciens mystiques iraniens nommait ce que des siècles plus tard Henry Corbin dénommera « l’imaginal »). Difficile à faire découvrir aujourd’hui tant sa « vraie parole » nous semble étrangère, « ex-patriée ». Essentiel à découvrir pourtant pour s’ouvrir à l’humain par-delà la « fausse parole » trop touffue d’un « humanisme » « trop beau parleur »… Essentiel à faire découvrir, donc, comme un souffle dans le crépuscule…

« On supprimera la Foi Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.
On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison

On supprimera le Prophète
Au nom du Poète,
Puis on supprimera le poète… »

Armand Robin, Le programme en quelques siècles

 

Thierry Jolif

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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