L’écrivain hongrois Antal Szerb (1901-1945), juif converti au catholicisme romain, trouva la mort en déportation pendant la Seconde Guerre mondiale à la suite de mauvais traitements et d’épuisants travaux forcés. Ce brillant universitaire et fin lettré écrivit en 1934 La légende des Pendragon que les éditions Viviane Hamy ont eu l’heureuse idée de proposer aux lecteurs francophones. Roman mêlant fantastique, récit de légende, histoire d’amour et policière. C’est un hommage à la littérature gothique. Tout contribue à en faire un incontournable du genre : un jeune et charmant héros, un comte excentrique qui vit reclus dans son château au nord du Pays de Galles, une jeune et belle demoiselle, une conspiration mystérieuse, et tout un charabia occulte… Argent, assassinat, chantage, amour, tels sont les thèmes de cette étonnante histoire.

 Il y est question d’un narrateur, Janos Batky, bibliophile érudit expatrié à Londres, qu’un comte invite dans sa demeure sise au Pays de Galles. La bibliothèque du vieil et excentrique aristocrate regorge d’ouvrages anciens, rares, ayant trait à l’occultisme, l’alchimie et, plus particulièrement, au Grand œuvre. Cette transmutation du plomb en or aurait été accomplie par les mystérieux rose-croix, une confrérie initiatique détentrice de savoirs dangereux, miraculeux, transmis de génération en génération sous le sceau du secret.
Très vite, Janos se retrouve au centre d’une intrigue dont il ne comprend ni les tenants ni les aboutissants, mais qui ne fait qu’accroître son inquiétude. Des personnages loufoques et ambigus orbitent autour du comte de Gwynedd ; le château de Llanvygan les voit évoluer sans que le narrateur puisse véritablement se faire une idée de leurs motivations réelles. Un complot se trame autour de la recherche de manuscrits ayant appartenu aux Pendragon, ancêtres du comte. Des événements étranges dont on ne sait s’ils ne sont surnaturels ou le fruit d’une imagination exacerbée par le décor gothique finissent par provoquer la paranoïa du narrateur, mais aussi une recherche fiévreuse de la vérité.

 La légende des Pendragon est un roman qui n’est pas sans receler un humour proche des Marx Brothers, voire une aventure de Scoubidou en version adulte. C’est que le narrateur, Européen continental, se retrouve sur cette terre celtique qui a vu fleurir, dans les dernières années du XVIIe siècle, la littérature d’épouvante. Ce romantisme noir comme la face nocturne des surnaturelles virginités reconquises qui ont fleuri sur la terre imbibée du sang des guerres napoléoniennes. Mais en 1934, ces codes littéraires ne fonctionnent plus. Si le romantisme d’un Musset a pu surgir de la défaite de Waterloo, Antal Szerb (et son personnage principal) a connu un conflit mondial, une boucherie mécanique. Ce siècle-là est mal parti, et la première moitié des années trente n’a rien fait pour démentir de sombres pressentiments. La littérature, elle, ne peut plus rien.
LLDP
, derrière la quête de l’or alchimique, est une tentative désespérée de retrouver un sens qui semble s’être retiré de toute fiction, de toute histoire. Un sens qui n’aurait rien à voir avec la progression sagittale de la civilisation vers toujours plus de bonheur, mais avec un corpus de savoirs (mieux : de connaissances) d’origine non-humaine, suprahumaine pour être plus exact :

« Il existe une sagesse ancienne, une espèce d’antique révélation, dont toute la science humaine n’est que la dilution […]. Les hommes l’ont oubliée à mesure qu’augmentait leur faculté de penser rationnellement. », p.141

La mission des rose-Croix est la préservation et la transmission d’une Tradition primordiale. Déjà, l’Europe s’est déchirée au cours de la Guerre de Trente Ans. Il est dit qu’en 1648, à la fin de ce conflit, les rose-croix se retirèrent en Asie. Il ne faut pas forcément l’entendre au sens littéral, l’Asie pouvant se comprendre comme un des états multiples de l’Être, une réalité qui n’a pas davantage de rapport avec la psychologie.
Puisque j’emploie le terme « psychologie », je ferais aussi bien de développer. Dans LLDP, la psychologie des profondeurs n’est pas vraiment abordée, mais de profondeur il est tout de même question. Dégradés, les symboles de l’élévation s’inversent, et les personnages se retrouvent confrontés à des cadavres vivants ou à des dormeurs en état d’autohypnose au fond de galeries souterraines ou dans de grandioses et sinistres paysages nocturnes.
Il faut ici bien comprendre qu’un Dan Brown vend des livres, mais n’écrit pas de littérature, contrairement à Szerb. Je ne sais si ce dernier était ou non féru d’ésotérisme, il n’empêche que son roman fonctionne à merveille dans l’exploration de cette réversibilité du symbole. Le narrateur, le très livresque, cérébral et désabusé Janos, s’en sort par l’ironie douce-amère. Lui aussi est à la recherche d’une parole perdue. Il ne la retrouvera qu’à la faveur d’une scène initiatique à laquelle il ne s’attendait pas.
Ce que Szerb veut nous faire comprendre, c’est que malgré la perte du sens, la vérité dort, mais ne peut pas être détruite. Tout est toujours susceptible d’une transfiguration, d’une résurrection ; c’est au fond une question de cycles historiques, de supports dépassés : ici, une littérature usée jusqu’à la corde, mais qui ne pouvait pas ne pas le devenir, et dont les codes n’incitent plus qu’à une lecture littéraliste, vouée à l’échec, à la mort : tenter de transformer matériellement en or de la matière vile, et rien d’autre, marque le degré extrême de l’appauvrissement intellectuel :

 «  Dieu, qui au début occupait tout l’espace, s’est retiré en lui-même, et l’espace est resté vide, c’est la matière », p.97

La vérité se manifestera désormais par d’autres canaux. Par exemple, par des glossolalies aussi soudaines que des grâces reçues. Des rencontres amoureuses les permettent, comme dans cette scène où le narrateur utilise l’ésotérique, mais réelle langue des oiseaux devant Cynthia, la nièce du comte :

« Je prononçai des mots à moitié incompréhensibles qui contenaient plus qu’une déclaration d’amour : c’était la résurgence du meilleur de moi-même sous les décombres accumulés par les ans. », p.91

 Décombres des guerres, des littératures épuisées, du langage inversé en infralangage, cette Lingua Tertii Imperii qu’analysa brillamment Viktor Klemperer. Ne demeurent plus, dans le laboratoire du comte, que des axolotls, vagues formes ectoplasmiques, monstres mous, des pseudologoï, quasilogoï flasques, métaphores de paroles avortées :

« C’étaient de grands mollusques, totalement incolores, blanchâtres, gélatineux, translucides », p.83

 Un peu à l’image de l’héritier des Pendragon, souvent muré dans un mutisme tourmenté. En cela, le comte n’est pas sans évoquer Oliver Haddo, personnage trouble frappé de l’hubris prométhéenne, dans un roman de jeunesse de Somerset Maugham, The Magician.

 Le texte abonde en clichés délibérément exposés puis immédiatement désamorcés :

« Visiblement, un certain chic de détective commençait à se développer en moi. », p.60
« J’ai toujours lu que les châteaux avaient une issue secrète », p.106.

 Le narrateur, Janos, est un Janus, c’est-à-dire un gardien des points de passage, un homme déchiré entre son regard tourné vers le passé, sa nostalgie sourde, lancinante d’une littérature formatrice :

« Ah ! Si j’avais pu être un chevalier errant ! », p.90

 et un présent violent, mystérieux, dont il devient à son corps défendant le point focal :

« Nous vivons dans deux mondes à la fois et toute chose a deux significations : l’une est accessible à tous, mais l’autre est par-delà les mots et terrible. », p.274.

Antal Szerb respecte tout de même certaines conventions du roman gothique, par exemple l’enchâssement des intrigues. Très bien équilibré, le roman présente une alternance intéressante de spéculations savantes et de scènes d’action. D’un point de vue formel, l’intrigue n’infirme pas la définition du fantastique proposée par Tzvetan Todorov, définition fondée sur la notion d’incertitude :

 « J’étais dans la forêt celtique où l’invraisemblable devient vraisemblable. », p.258
« Ma lucidité ne fonctionnait que par intermittence et toutes mes visions fiévreuses avaient des allures de réalité. », p.259

 Le climax de l’intrigue, par le biais d’une ordalie, verra Janos abandonner la compréhension purement livresque. C’est ainsi qu’il faut entendre, comme il a été dit plus haut, la transformation en connaissance de ce qui n’était que « simples » savoirs, aussi élevés fussent-ils.
Ce faisant, c’est un peu d’Europe qui retrouve ses racines. Pour peu de temps, avant de se perdre, définitivement peut-être, dans le trou noir d’Auschwitz. En ce qui concerne Antal Szerb, ce sera le camp de Balf, en Hongrie, où il sera battu à mort en 1945. Mais il s’agit du même vortex.

Paul Sunderland

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Antal Szerb, La légendes des Pendragon, Vivane Hamy, février 2012, 280 p., 11€.

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