Il y a un peu plus de quarante ans disparaissait Georges Pompidou. L’homme laissera son nom au Centre national d’art contemporain, emblème architectural et culturel des années 70, indissolublement lié à son initiateur, plus encore peut-être que ne l’est la BNF à François Mitterrand et le Musée du Quai Branly à Jacques Chirac. Philippe Le Guillou nous plonge dans ces années, marquées par la fin prématurée de Georges Pompidou, avec un beau roman, Les Années insulaires, que Gallimard propose de découvrir ou redécouvrir dans la collection de poche Folio.

Les années insulaires

Le qualificatif du titre est une réminiscence littéraire : « Les Insulaires, c’était le titre d’une nouvelle de Jacques Perret qui datait des années 50.[…] Un personnage, Palladion, se défend contre la modernité galopante. […] Et nous étions comme les personnages de Perret, enfermés dans une île assiégée par une modernité dont nous contestions le diktat et le rythme ». Ainsi parle Kerros, peintre et personnage central imaginé par Le Guillou, insurgé, avec quelques amis, contre les démolitions des pavillons des Halles et du quartier de Beaubourg, « fauchés par la lame de la modernité pompidolienne », laissés aux mains « des démolisseurs, et des spéculateurs qui avaient éviscéré Paris sans vergogne […] et signaient la disparition de tout ce qui était singulier et pittoresque, qui faisait l’âme de Paris ».

Kerros sera, malgré tout, tiraillé entre la révolte « des tenants du vieux Paris » et la fascination, admirative et intimidée, pour la personne du Président, ce lettré de souche paysanne, passé par la haute finance, puis l’Hôtel Matignon avant de gagner l’Elysée. Georges Pompidou conviera notre peintre, à plusieurs reprises, dans sa résidence estivale du Finistère et son appartement de l’île Saint-Louis. Touché par la peinture de Kerros, il aura un regard attentif sur le travail du peintre et lui proposera même d’exposer dans le futur musée d’art moderne de Beaubourg. Kerros, sensible à ces attentions, lui offrira, de son côté, de poser pour une série de portraits, qui seront d’ailleurs autant de témoignages cruels de la progression de la souffrance et de la dégradation physique de Georges Pompidou dans ses dernières années de vie.

CENTRE POMPIDOU PARIS
Centre Pompidou. Photo : Denys Nevozhai Unsplash)

Kerros, qui restera, malgré tout, à cent lieues des choix du Président – « Le béton et la civilisation de la bagnole, ce n’était pas ma chose » dira-t-il – sera très impressionné par la volonté farouche de cet homme « à l’obstination hercynienne » qui, en dépit de la maladie, de l’hostilité d’une certaine opinion publique, de la perplexité de ses amis, ministres et conseillers, « ces pingouins de la haute administration pour qui la possession d’un bureau lambrissé et d’une table Louis XV symbolise la réussite », imposera ses choix esthétiques qui bouleverseront le quartier de Beaubourg, mais aussi de la Défense, « épiphanie de toute sa rêverie urbaine ». Georges Pompidou fera entrer pleinement la capitale dans le XXe siècle architectural, comme il fera du Palais de l’Elysée, « cette demeure de cocotte », un autre témoignage de la modernité en y imposant la patte des décorateurs Agam et Paulin.

  • Les halles Baltard Paris
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On retrouve dans ce texte, sombre épilogue de la vie d’un homme de pouvoir épris d’art et de poésie, beaucoup de l’univers habituel de Le Guillou, en particulier la figure du peintre, déjà présente dans Le Bateau brume et Les Sept vies du peintre, et une méfiance radicale, chez notre romancier finistérien, pour une certaine forme de modernité, qu’elle soit artistique ou religieuse. Le tout écrit dans ce beau style classique, ample et lumineux que Philippe Le Guillou déploie merveilleusement dans chacun de ses livres.

Les Années insulaires de Philippe Le Guillou, Gallimard, coll. Folio, 2016, 352 pages, ISBN 978-2-07-019763-7, prix : 8.00 euros.


Feuilletez le livre.

Site des archives de Paris, le déménagement des Halles Baltard

1 COMMENTAIRE

  1. Les Halles passé minuit, deux flics à vélo et en pèlerine, les hirondelles, les filles de trottoir faisant le tapin, un renard autour du cou, les forts des halles avec leur bandeau au front et la charge arrière de deux cents kilos, et puis deux étudiants de passage venus déguster la soupe à l’oignon. Un monde disparu, et rien n’a remplacé ce Paris d’autrefois et ces Halles magnifiques : cette atmosphère et la gueule d’Arletty, sa gouaille. Cet accent de Paris définitivement effacé… Mais qui encore pour regretter Maurice Chevalier?

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