Dans nos espérances, Anna Hope dresse, à travers le portrait de trois femmes, la chronique d’une amitié tortueuse, mais profondément humaine. Un roman tendre et violent qui parle à toutes et tous. Anna Hope aime les femmes. Où plutôt aime raconter la vie des femmes.

ANNA HOPE

Avec son remarquable premier roman Le chagrin des vivants, elle décrivait le destin de trois d’entre elles dans le Londres d’après la première guerre mondiale. La salle de bal retraçait l’histoire d’Ella enfermée à tort dans un établissement psychiatrique en 1911 et de sa métamorphose. Avec Nos espérances l’auteure poursuit son chemin en narrant la vie ordinaire de trois femmes, pour la première fois, dans la période contemporaine.

Elles s’appellent Cate, Lissa, et Hannah. L’une est très belle, blonde, veut devenir actrice. L’autre vote conservateur, comme ses parents d’un milieu modeste de Manchester. La troisième, orpheline de mère, est brillante, va à Oxford. Elles sont ainsi, mais tellement plus complexes aussi. Dans ces années 90, elles rêvent, se projettent, combattent, s’imaginent mères de famille, ou pas. Révoltées, ou pas. Célibataires, ou pas. C’est l’heure des possibles. Le temps des choix que l’on croit infinis et heureux.

« Elles ont encore la majeure partie de leur vie devant elles. Elles ont fait des erreurs, mais rien de fatal. Elles ne sont plus jeunes, mais ne se sentent pas vieilles. La vie est encore malléable et pleine de potentiel. L’entrée des chemins qu’elles n’ont pas empruntés ne s’est pas encore refermée. Il leur reste du temps pour devenir celles qu’elles seront. » Mais le temps va passer, le monde environnant va changer. Et l’esprit, le corps, les envies, les désirs de chacune aussi. Elles se rencontrent dans les années 90. Elles partagent le même logement en 2004. Elles se séparent en 2010. Elles se retrouvent en 2018. Mais cette linéarité, Anna Hope la fracasse, en modifiant l’ordre chronologique du récit comme pour mieux montrer l’évolution des états d’âme et combien le fossé est énorme entre « nos espérances » et nos vies réelles.

Ce procédé est violent, mettant en relation des scènes distantes de vingt années souvent contradictoires. C’est que cette amitié est complexe, beaucoup plus complexe que des amitiés viriles si souvent décrites comme une forme de « à la vie à la mort ». En remontant le temps, on découvre que ces liens de jeunesse ne sont pas sans zone sombre, comme si chacune, tout au long de ces années en confrontant leurs vies, établissait un classement de leurs réussites et de leurs échecs. Première en classe, mais dernière en amour, ou inversement. Une lutte intestine jamais avouée, mais bien réelle. Il faudra un repas, et l’aide de l’alcool, pour que les non-dits, les frustrations ressenties au cours de plus de vingt ans explosent. et qu’une quatrième femme, devienne en quelques semaines une nouvelle amie, sans l’assise du passé.

Anna Hope se glisse à merveille entre les interstices d’existences normalement programmées, mais qui se heurtent aux difficultés de devenir de chacune. On passe de réussites en désillusions, de bonheurs en souffrances, de petites en grandes trahisons. Elle raconte les envies d’être mère de Hannah, la rébellion finalement étouffée de Cate ou la solitude sentimentale de Lissa. Ce sont dans ces descriptions, a priori banales, de vies confrontées au quotidien des couches et des repas de bébé, mais aspirant aussi à l’amour, au bonheur universel, que la plume de l’auteure prend toute son ampleur. Comme dans ses ouvrages précédents, le réalisme de l’écriture côtoie une empathie réelle pour les personnages. On a envie de suivre ces femmes qui ne sont en aucune manière des héroïnes mais que l’on comprend et que l’on aime avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs questionnements à l’égard de leur corps et de leurs désirs, leurs ambitions professionnelles, comme des symboles des femmes de leur époque. L’humanité, même lors des coups bas, est le fil conducteur du livre qui interroge notre conception personnelle du bonheur des débuts de nos vies à nos tragédies intimes inévitables. Le roman s’achève sur un décès et une naissance. Un résumé de ce qu’est une existence. Mais entre deux, il y a la vie et Anna Hope en trois romans démontre comment elle est devenue une magnifique et incontournable chroniqueuse de nos existences. Existences de femmes. Et d’hommes.

Nos espérances de Anna Hope. Traduit de l’anglais par Élodie Leplat. Éditions Gallimard. Collection « Du Monde entier ». 358 pages. 22€. Parution mars 2020.

Feuilletez le livre ici.

ANNA HOPE
ANNA HOPE. Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard

Anna Hope est une actrice et écrivaine née à Manchester le 2 décembre 1974. Elle a fait ses études à la Royal Academy of Dramatic Art à Londres, au Wadham College de l’Université d’Oxford, et est titulaire d’un MA en écriture créative de Birkbeck College à Londres en 2001. Elle commence à jouer dans de petites pièces qu’elle joue ensuite avec ses sœurs, avant de rejoindre le Octagon Youth Theatre à Bolton, à l’âge de 10 ans. Elle est apparue dans plusieurs séries télévisée notamment « Doctor Who » (2006-2007), « Coronation Street » (2011-2012), « Meurtres en sommeil » (« Waking the Dead », 2011). « Le chagrin des vivants » (« Wake », 2014), son premier roman, est suivi de « La salle de bal » (« The Ballroom », 2016), récompensé par le grand prix des lectrices de ELLE, catégorie roman, en 2018. Après « La salle de bal », Anna Hope signe « Nos espérances » (« Expectation », 2019), un roman contemporain, une fresque générationnelle. Son site : http://annahope.uk/

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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