ANGELO MC : « LA SEULE CHOSE QU’ON PEUT FAIRE, C’EST DIRE : FAITES-VOUS VOTRE PROPRE VISION DES CHOSES »

Alors que le reggae est encore relativement mal connu en France et souffre d’une image parfois négative, le Rennais Angelo Mc puise dans ses influences diverses, du rock au rap en passant par le RnB, pour promouvoir ce style musical auprès du public, tout en portant un message d’engagement. Son premier album, Réveillez-vous, se veut éclairant sur le monde actuel et porteur d’espoir, en toute humilité. Entretien.

En cette fin de matinée printanière au parc du Thabor, le soleil brûle dans le ciel et la végétation est verdoyante. Il ne manquerait plus que le clapotis des vagues, et l’on se croirait presque en Jamaïque, terre du reggae. L’artiste que l’on s’apprête à rencontrer ne s’appelle bien sûr pas Bob Marley, mais Angelo Mc, un chanteur de reggae rennais. En mai dernier, il a sorti son premier album, Réveillez-vous, pour l’instant uniquement disponible en version digitale sur la plateforme Bandcamp, mais dont la sortie physique est prévue pour juillet. Le titre évoque à lui seul le message de l’opus : alerter les citoyens sur le monde qui les entoure, les inciter à ouvrir les yeux, à se révolter contre l’illusion dont ils sont victimes. Un message engagé, en somme, conforme à la philosophie du reggae. « Les artistes de reggae ont souvent diffusé leur engagement, à l’instar des « sufferers« , les opprimés qui expriment leur souffrance, leur révolte, souvent dans les pays du tiers-monde. », explique Angelo. « Même si les réalités divergent, le message est le même : amour, fraternité, rébellion. Avec les temps qui courent, cela prend plus de sens. On avait déjà des choses à dire avant, mais avec ce qui se passe, avec la crise sanitaire, c’est quelque chose de nouveau pour nous. Le reggae donne la chance de pouvoir dire ce que chacun pense tout bas. » Peu habitué à s’exprimer dans les médias (« c’est seulement ma deuxième interview », reconnaît-il), il s’est tout de même confié durant près d’une heure sur son parcours, ses convictions, sa vision du reggae ainsi que l’engagement qu’il souhaite transmettre à travers Réveillez-vous.

Unidivers – Bonjour Angelo, parle-nous un peu de toi, de ton parcours.

Angelo – J’ai grandi à Rennes, dans une famille assez fêtarde. J’ai baigné dans la vie nocturne rennaise et dans le rock. Nous étions alors dans les années 90, une époque d’effervescence et de culture à Rennes, où de grands festivals ont vu le jour comme les Transmusicales. Ma vie culturelle a été très riche grâce à cette ville. Du rock, je suis passé au rap, puis du rap au reggae. Dans les années 1990, il y avait une musique rap, qui rassemblait des styles comme le ragga hip-hop ou le reggae. Après, les styles sont devenus plus perméables, donc j’essaie de m’inspirer d’artistes qui font des ponts entre ces styles.

Unidivers – Justement, de quels artistes t’inspires-tu ?

Angelo – Ma plus grande source d’inspiration est Garnett Silk, un artiste majeur dans mes influences et dans le reggae. C’est un artiste assez méconnu, mais qui a un message très fort, à un moment où l’on assiste au contraire à une perte de message dans le reggae. Il a eu une carrière éclair (quatre ans), mais je dirais que sur ce court laps de temps, il a autant marqué le reggae que Bob Marley. J’ai découvert le reggae français grâce à Tonton David et Pierpoljak notamment, mais assez vite, je me suis tourné vers le reggae jamaïcain car je préfère sa vibe. D’où la nécessité de me mettre à l’anglais pour comprendre les paroles.

Unidivers – Et en-dehors du reggae ?

Angelo – Pour ce qui est du rock, j’ai eu une écoute intraveineuse des Doors, et toute l’époque folk-pop de Woodstock (Janis Joplin, Genesis). J’ai également baigné dans le hip-hop grâce à 2 Bal 2 Neg, dont j’ai été voir un concert lorsque j’avais dix ans qui a été pour moi un électrochoc. Puis il y a eu l’ère du digital dans les 90’s, la consécration de la boîte à rythmes, les basses mises en avant. Dans ce courant-là, le groupe Black Uhuru était très en avance avec son côté new wave, même si le fait de les écouter était perçu bizarrement au début car leur musique était jugée trop commerciale.

Unidivers – Ce sont donc des influences très variées…

Angelo – Oui, et c’est ce qui est bien en France : on a accès à toutes sortes de musiques. La musique a le pouvoir de partager des identités très fortes, elle les met en commun, fait des ponts entre les cultures. C’est quelque chose qui m’est cher, que j’essaie de faire dans mon album : il y a des sons groovie, électro, reggae, rock, dance hall… C’est un résumé de ce que j’aime.

Unidivers – Est-ce que le reggae mériterait d’être plus connu en France selon toi ?

Angelo – Absolument. Le problème, c’est que chaque amateur de reggae est bien souvent lui-même un artiste de reggae, c’est un petit cercle. Il n’y a pas beaucoup d’enjeux financiers, certains tirent leur épingle du jeu mais l’audience n’est pas représentative. La scène reggae est riche mais stigmatisée, on y associe facilement des clichés : violence, drogue, marginalisation… Ces clichés font partie de la culture reggae mais font peur à l’audimat. Cependant, la musique reflète la réalité : si les textes sont violents, c’est parce que la vie est violente ! Donc oui, le reggae est sous-représenté en France. C’est pour cela que j’essaie de mixer les influences, pour décloisonner ce style.

Unidivers – Tu travailles avec l’association Heartikal Dimension, qui aide des artistes à produire. Comment vos routes se sont-elles croisées ?

Angelo – Je suis à l’origine de cette association. Au départ, elle a été créée pour donner un cadre légal à des soirées, d’abord uniquement reggae, puis reggae pop, puis reggae électro. Depuis, elle ne cesse de grandir : on s’est lancés dans la vidéo, on a recruté un illustrateur… La pandémie nous a poussés à organiser des live-stream sur YouTube, on organise des concerts pour nos adhérents et nos amis. La structure en est à ses débuts, donc pas très active. Mais c’est dans ce cadre que j’ai produit mon premier album, Réveillez-vous.

Unidivers – Comment est née l’idée de cet album ?

Angelo – J’ai sorti une mixtape en 2015, Versatile, qui était plus une compilation de mes sons. L’an passé, avec mon groupe, nous avons été invités pour un concert au festival Nio Far, qui est un festival sénégalais organisé par l’association Jamm Diffusion. Après le concert, on a eu un petit débrief. C’était en pleine interrogation sur le reconfinement, on s’est dit qu’on ne pouvait plus organiser de concerts ou de répétitions, donc qu’il fallait qu’on travaille en studio. La moitié des chansons était soit ébauchée, soit terminée, l’autre moitié a été composée pour l’occasion. Les chansons sont très en phase avec l’actualité, avec tout ce que l’on connaît depuis plus d’un an.

surmontons toutes les barrières, rassemblons-nous sous la même bannière, et de l’obscurité jaillira la lumière.

(Extrait du titre « Réveillez-vous » en featuring avec Cody Jahrett, sur l’album éponyme.)

Unidivers – Le titre à lui seul résume la philosophie de l’album : un appel à l’engagement, à la révolte…

Angelo – En toute humilité, car je ne prétends pas être un lanceur d’alerte, nous, les artistes, sommes des personnes qui ont une vision plus aérienne de ce qui se passe, on se rend compte qu’il y a des messages à faire passer. On voit des choses assez graves, dans une propagande d’Etat très insistante. La seule chose qu’on peut faire, c’est dire : faites-vous votre propre vision des choses. On a tous tort et tous raison : chacun ressent les choses différemment. Il faut se fier à son intuition. L’idée, c’est de dire à tous ceux qui pensent que quelque chose se prépare : réveillons-nous tous ensemble, imposons nos droits, notre liberté d’expression.

Unidivers – Finalement, comme le prétend la chanson « Leaders of the World » (en featuring avec Judah Brownny), « nous vivons dans une illusion » qui nous fait courir à notre perte ?

Angelo – Il faut rester vigilant, car on a vu par le passé ce que pouvait faire le pouvoir, et on voit que quelque chose comme cela se reforme devant nous, en 2021. J’écoute souvent la radio, je lis les journaux, je me documente. Il y a des faits avérés, mais que veulent-ils nous faire faire ? Ils favorisent la ségrégation, ils divisent pour mieux régner. Attention, je ne veux pas dire qu’il faut leur faire du mal, simplement qu’en tant que citoyens, nous devons ouvrir les yeux.

Unidivers – « Ils », ce sont les puissants de ce monde, les dirigeants ?

Angelo – Tout à fait. Ils ont leurs adresses, siègent entre eux, ont leurs rendez-vous, leurs clubs, je ne vais pas les citer, mais c’est quelque chose que tout le monde sait, ils font leur petite cuisine entre eux. S’il y a tel problème, telle chose va être mise sur le marché, donc il y a des intérêts financiers derrière.

Unidivers – On devine une référence à ce qui se passe actuellement, avec la crise sanitaire…

Angelo – On a le nez dans le guidon, c’est un traumatisme que l’on vit depuis mars 2020. Or, la réaction d’une personne traumatisée, c’est de se laisser faire, de s’absenter d’elle-même, de se ranger à l’opinion majoritaire ou perçue comme telle. Les chaînes d’info nous culpabilisent, nous traitent d’inconscients. On n’a plus la liberté d’aller où l’on veut, le passe sanitaire va mettre en place une ségrégation entre ceux qui sont vaccinés et ceux qui ne le sont pas. Le simple fait de se promener dans un parc en respirant sans masque est devenu illégal. À aucun moment, on ne nous a laissé le choix. Encore une fois, je ne prétends pas être mieux informé que les autres, ni détenir la vérité absolue, je veux simplement alerter.

L’idée, c’est de dire À tous ceux qui pensent que quelque chose se prépare : réveillons-nous tous ensemble, imposons nos droits, notre liberté d’expression.

Unidivers – Ton message vise-t-il la société dans son ensemble, ou une catégorie particulière de la société dont la mobilisation serait plus porteuse à ton sens ?

Angelo – Je m’adresse à tout le monde, car même si je viens d’un milieu populaire, j’ai des amis dans différentes branches de la société. On ne choisit pas avec qui on se sent bien. Peut-être que certains vont plus se reconnaître que d’autres dans le message que j’essaie de faire passer, mais les choses avanceront si tout le monde se bouge, y compris les riches, qui d’ailleurs ne le resteront peut-être pas longtemps, car rien n’est jamais acquis pour personne. C’est une erreur de croire que l’on va bientôt être favorisé. Pour ma part, je ne peux pas être heureux tant que quelqu’un est malheureux à côté de moi.

Unidivers – Tu exprimes tes convictions à travers ton univers musical, mais es-tu également engagé en-dehors de la musique ?

Angelo – Je travaille en tant qu’éducateur auprès de jeunes en difficulté, qui sans ce soutien seraient livrés à eux-mêmes dans la rue. Je suis certes rémunéré, car c’est mon métier, mais c’est surtout une vocation : ouvrir des portes, proposer de l’aide… Je suis engagé dans la mesure où si l’on a quelque chose à dire contre les institutions, l’establishment, il faut infiltrer ces institutions, être légitimé, car on ne pourra changer le système que de l’intérieur. Je fais de la musique car je ne veux pas faire de politique, j’ai juste envie de m’exprimer, pour aller mieux moi-même. Si d’autres personnes peuvent se reconnaître dans ce que je dis, c’est tant mieux. Après, la musique est elle-même politique, car elle concerne le peuple, elle touche le peuple.

Unidivers – Réveillez-vous ne se contente pas de dénoncer la société et le système tels qu’ils sont, il propose aussi des remèdes, des échappatoires : la musique (« Music is the way »), la spiritualité (« L’amour de Jah » en featuring avec Dread Maxim)…

Angelo – Les solutions sont dans nos mains. Si l’on veut se battre contre l’establishment, il faut d’abord mener un combat contre soi-même : comment cultiver le bonheur, être en paix avec soi-même, fortifier son corps et son âme… Pour moi, ce combat passe par la musique, pour d’autres par la peinture, la sculpture, mais peu importe l’exutoire, l’essentiel est de se sentir bien, car si on est bien, on va y voir plus clair.

Unidivers – Donc « cultiver son propre jardin » comme le disait Voltaire.

Angelo – Exactement. La clé de la rébellion, c’est nous-mêmes, après cela on sera plus fort pour porter des choses sur la place publique. Il faut être cohérent entre nous, faire l’effort d’aller vers l’autre, apprendre à écouter.

Unidivers – Ce message d’union, de partage, c’est celui que fait passer la chanson « Réveillez-vous » qui donne son titre à l’album : « Surmontons toutes les barrières / Rassemblons-nous sous la même bannière / Et de l’obscurité jaillira la lumière. »

Angelo – J’apprécie vraiment que tu cites mes textes, cela montre que le message que je veux faire passer est entendu. Cette phrase est de Cody Jahrett, qui est en featuring sur ce titre. Elle montre effectivement que si on est en paix avec soi-même, tout est possible. Je pense également à Keny Arkana (rappeuse française et militante altermondialiste, membre du collectif La Rage du peuple, NDLR) qui disait : « Si tu es en réaction, tu es déjà en retard ». Il faut être dans l’action plutôt que dans la réaction, rester éveillé et lucide.

Unidivers – Par quels moyens peut-on rester lucide sur le monde qui nous entoure : l’éducation, l’information… ?

Angelo – Oui, l’éducation, l’information, même si cette dernière va souvent dans un sens particulier. Mais la culture a aussi un rôle fondamental : elle propose plusieurs entrées pour une même idée et permet à chacun d’aborder cette idée sous un angle différent, ce que montre notre conversation : tu cites Voltaire, je cite Arkana. C’est la culture qui fait l’humanité. L’humain passe par différents états, il n’est pas invincible ni constant : on peut être fort le matin, puis faible à midi, et à nouveau fort le soir… L’humanité a besoin d’un étayage spirituel, culturel, et surtout naturel : on apprend beaucoup de choses de la nature. Le système nous ment en nous faisant croire que l’humain est complet : il n’est rien sans la nature.

les choses avanceront si tout le monde se bouge, CAR RIEN N’est jamais acquis pour personne. je ne peux pas être heureux tant que quelqu’un est malheureux À côté de moi.

Unidivers – Revenons à des choses plus « terre-à-terre » : as-tu des projets pour l’avenir ?

Angelo – Je pars en tournée avec quatre dates programmées en juin, d’abord en live-stream puis deux concerts physiques à Sens-de-Bretagne le 19 et à Block Out, complexe d’escalade à Cesson-Sévigné, le 25. Bien sûr, il y a aussi la sortie physique de Réveillez-vous en juillet, qui a été dissociée de la sortie digitale pour des questions techniques. Et puis, à la rentrée, on espère pouvoir enchaîner les concerts avec mon groupe.

Unidivers – Tu te produis donc à la fois avec ton groupe et en sound system (accompagnement musical assuré par du matériel de sonorisation, NDLR) ?

Angelo – Je fais beaucoup de sound system car c’est plus économe en moyens, mais si je peux monter mon groupe, je le fais, même si c’est plus compliqué en termes de matériel ou d’agenda. Quand il y a des opportunités, je peux plus facilement mobiliser mes troupes, mais on reste pour l’instant dans le flou, on n’a aucune visibilité à long terme. C’est le gros problème de cette situation : on ne sait pas où l’on en sera dans les semaines, les mois qui viennent.

Unidivers – Etant donné que ton album est disponible en version digitale depuis le 17 mai, as-tu eu des retours ?

Angelo – J’ai eu beaucoup de retours d’amis ou de musiciens, mais très peu venant du public car c’est plus difficile d’avoir de l’audience sur Bandcamp. Malgré tout, les retours que j’ai eus sont très bons, j’ai été contacté par des personnes qui sont intéressées pour travailler avec moi, j’ai eu des propositions pour faire des chansons, des productions. Tous ceux qui veulent travailler avec moi sont les bienvenus.

le système nous ment en nous faisant croire que l’HUMAIN est complet : il n’est rien sans la nature.

Unidivers – Tu produis intégralement tes chansons ?

Angelo – Je travaille de deux façons. Soit on m’envoie une instru sur laquelle j’écris, parce que je compose un peu mais je ne suis pas instrumentiste. Soit, et cela a été le cas pour la plupart des chansons de l’album, on part d’un texte que j’ai écrit, comme pour le titre « Babylon ». Lorsque je suis arrivé au studio, j’avais déjà le refrain. Mon ingénieur du son s’en est inspiré pour composer la musique, et je suis parti de cela pour écrire la suite. Tout fonctionne en harmonie : le texte inspire la musique qui inspire elle-même le texte.

Unidivers – Un message à tes fans et à ceux qui veulent te découvrir ?

Angelo – Je vous invite à découvrir mon album Réveillez-vous, produit par Heartikal Dimension et Fawaka Records. C’est un opus qu’on a essayé de faire le plus complet possible, varié, cohérent, en lui donnant vraiment un sens. Il a vocation à expliquer un certain nombre de choses, donc si vous vous posez des questions, il vous donnera des éléments de réponse.

Réveillez-vous d’Angelo Mc, produit par Heartikal Dimension et Fawaka Records, disponible en écoute digitale sur Bandcamp (cliquer ici pour écouter)

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