Dualiste ce film ? Manichéen ? Un peu oui. Beaucoup même. Mais finalement guère plus que le sont toujours nos jugements et opinions. Comme le furent, sans aucun doute, les « camps » qui s’affrontèrent alors (et qui étaient loin d’être seulement deux comme on le laisse penser aujourd’hui…). Tant de justifications à la bestiale violence qui s’abattit une fois de plus sur cette région du monde.

Certes, la réalisatrice a un point de vue. Ce qui est la moindre des choses. Surtout en pareille matière. Et elle s’y tient. Toutefois, si le traitement partiel peur relever d’un choix artistique, le traitement partial est des plus « officiels ». Il tient moins à une rigidité idéologique qu’à cette imprégnation par toute une génération de la « générosité humanitaire ».  Certes, cette dernière n’est pas exempte d’inclinations idéologiques, mais elles se dissimulent. Elles se positionnent au-delà de toute critique, masquées par le haut mur moral de la défense aveugle de toutes les victimes… De toutes !

Et sur ce point précis, le film d’Angelina Jolie est aisément susceptible d’être « attaqué ». N’aurait-il pas été possible en 2h05 de film (et moult longueurs volontairement choquantes) de proposer un tant soit peu de réflexion ? Par exemple, sur la longue l’histoire de cette région ? Oui, il en est bien question à deux ou trois reprises. Le spectateur a le droit à quelques petites minutes d’un cours accéléré d’histoire serbe… À chaque fois, ils sont proférés par ceux qui durant tout le film sont présentés comme les SEULS bourreaux, les SEULS criminels, les SEULS monstres. En outre, montrés comme totalement incultes, comment la lecture de ces bestiaux pourraient-elle être historiquement crédible ? Qui plus est, les Serbes de Bosnie, puisqu’il s’agit bien d’eux, sont présentés dans ce film comme ayant été les SEULS soldats, la SEULE armée. Ne combattant QUE des civils désarmés, en dehors de quelques « résistants » (au nombre de cinq ou six… dans tout le film) !

Le début du film est révélateur de cette prise de position. L’histoire est débarrassée de l’Histoire… Tout se passe bien dans le meilleur des mondes (le miel, sans doute…). Jusqu’à ce que la violence explose, venue de nulle part. Et que commencent le carnage et les atrocités (le sang…). À partir de là, la réalisation d’Angelina Jolie poursuit un seul objectif : émouvoir sans éclairer.

Pire, alors que l’exposition d’une interrogation historique n’est pas le moteur d’Au pays du sang et du miel, pourquoi sa fin s’opère-t-elle par le défilé d’un texte qui expose LA position officielle relative à ces terribles événements ? Le procédé est aux antipodes des critères scientifiques d’élaboration des événements passés et de l’honnêteté intellectuelle.

Les défenseurs du film avanceront que son moteur repose sur la tragédie humaine. La tragédie de l’amour qui ne vainc pas la mort, qui – comme les corps et les âmes – est broyé sous le poids des convictions et des conformismes… D’accord, mais pourquoi installer cette tragédie dans ce complexe contexte historique qui fait toujours l’objet d’interprétations divergentes ? En outre, cette tragédie amoureuse n’est pas donnée et saisie comme telle, mais comme un support à « autre chose », à un autre « propos »… C’est le pathos qui l’emporte. Définitivement.

Encore que, même cette dimension affective peine à fonctionner. Angelina Jolie devrait pourtant avoir l’expérience des machines hollywoodiennes « à faire de l’émotion » parfaitement huilée. Ici, le scénario, la mise en scène, la direction des acteurs – tout est tellement mu par le « ressentiment », par la volonté de
 « dénoncer les coupables » (comme si c’était la première fois!) que pas une larmichette ne vient à l’oeil du spectateur… Dans la salle,  aucun sanglot, ni mouchoir qu’on essaie  de sortir discrètement… Rien, même lors des scènes les plus singulièrement émouvantes… L’unilatéralisme de l’oeuvre a enrayé même les mécanismes émotionnels et compassionnels…

Dommage, l’idée de départ (quoi que guère originale) aurait pu, dans le contexte choisi, être la source d’un éclairage singulier. L’ambiguïté des sentiments de deux personnages qui se sont choisis avant d’être séparés par un antagonisme identitaire fournissait des champs à explorer. À explorer en mettant en parallèle avec les « tenants et aboutissants » collectifs, personnels et politiques de cette guerre. C’est là qu’un regard aurait nécessaire.

Thierry

Au pays du sang et du miel Angelina Jolie, 22 février 2012 (2h 05min) avec Zana Marjanovic, Goran Kostic, Vanessa Glodjo

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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