Avec ce premier roman, Frédéric Baptiste raconte un amour caché entre deux femmes, dans le bocage normand des années trente. Un texte magnifique. Terriblement moderne. Et sensuel.

amoureuses frederic baptiste

Est-ce un hasard ou une volonté délibérée ? Un bonheur ou une malédiction ? C’est là, entre le Havre et Dieppe, dans ce pays normand caché et taiseux, que Guy de Maupassant a décrit la nature humaine, ses mensonges sociaux, ses hypocrisies. C’est là près du Havre, dans la campagne que le comédien Frédéric Baptiste, a situé le décor de son premier roman, dans ce bocage planté de pommiers, de cafés, à proximité de la grande ville portuaire et de sa bourgeoisie d’affaires. Claire est épouse de René, riche industriel, séducteur invétéré, qui la trompe effrontément. Elle attend de lui un deuxième enfant. Elle vit en ville. Marthe, vit à quelques kilomètres de là, épouse d’un cafetier et un peu rebouteuse. Et un peu avorteuse. Elle ne peut avoir d’enfant. Elle vit à la campagne. Nous sommes en 1938 et la guerre frappe à la porte.

Toutes deux vont bientôt se rencontrer, sous le motif de l’enfant à naître. Et découvrir une passion interdite. Les premières pages inquiètent et le lecteur peut craindre de se retrouver dans une pièce de vaudeville, où les maris cachent les servantes dans le placard et les femmes assurent les conversations lors de réceptions mondaines. Mais lorsque Claire se rend à la campagne, rencontre Marthe, le récit prend une ampleur nouvelle. Dans ces années où les stigmates de la guerre 14-18 marquent encore les esprits, les hypocrisies sociales vont peu à peu s’estomper, les corsets se desserrer : les corps vont reprendre une liberté trop longtemps contrainte. L’écriture du romancier s’approprie cette découverte et la langue devient sensuelle, attachée à la douceur d’une peau mise en lumière par la beauté du printemps. Claire découvre à travers une porte entrouverte le corps luisant de l’eau d’un broc le corps de Marthe. Frédéric Baptiste dépose alors ses mots sur la feuille comme un peintre, comme Bonnard qui peint dans le sud de la France inlassablement sa femme au bain. Sa femme qui s’appelle …. Marthe. Étrange parallèle comme un hymne à la sensualité et à la beauté. Un hommage respectueux à la femme.

Inspirée d’une histoire familiale réelle, entourée de personnages secondaires attachants, comme Édouard, l’époux de Marthe, dépassé par l’inimaginable, ou Robert, le jeune amoureux transi, la vie de la communauté villageoise prend forme sous nos yeux, derrière les volets d’une chambre où deux femmes s’aiment. Elles vont accomplir un trajet personnel immense, vaincre leurs appréhensions, leurs préjugés, et ceux des autres.

« Les femmes ont forcément un moyen de sortir de leur condition de faire-valoir, de bonne à tout faire, de marchandise à dot, d’esclave. De putain. Ou de sainte. Ce qui revient au même. Comment ? Elle n’en sait rien. Elle doit y réfléchir » pense Claire en arrivant chez Marthe.Y réfléchir. Et agir sans devenir suffragette, militante, simplement pour vivre la vie dont elle a envie. Avec un sens juste de la narration, le romancier maîtrise le récit et donne envie au lecteur de savoir l’issue de cet amour inconcevable, dans cet univers où « une femme sans son mari, n’est rien ». Et le portrait en construction des deux femmes devient inoubliable.

Le Havre, sa campagne toute proche. À quelques kilomètres de là, la ville de Lillebonne où va naître, dans deux ans, Annie Ernaux, fille de cafetier. Entre Maupassant, et l’écrivaine féministe, Frédéric Baptiste, décrit un monde de femmes en train de changer. Un monde profondément moderne. En quête de liberté.

Amoureuses de Frédéric Baptiste. Éditions Juilliard. 270 pages. 19€. Parution 11 juin 2020. Premier roman.

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FRÉDÉRIC BAPTISTE

Formé comme acteur à l’Ecole du Théâtre national de Chaillot où il entre en 1989 – il tourne notamment dans LES VISITEURS de Jean-Marie Poiré – il s’oriente assez tôt vers l’écriture et la mise en scène. En 2007, il est metteur en scène délégué de CABARET (mise en scène originale de Sam Mendes) dans son adaptation française aux Folies Bergère, puis au Théâtre Marigny en 2011/12. L’atelier scénario de LA FEMIS, qu’il suit en 2011, est pour lui l’occasion d’écrire AMOUREUSES, son premier film.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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