Vendredi 7 février 2020, le Triangle – Cité de la danse accueille la première de Honte, le point de non-retour, la première création du danseur et chorégraphe camerounais Alima Rolland (Compagnie Palette). Entre deux répétitions, Alima Rolland nous parle de ce spectacle engagé sur l’exil et de la danse comme vecteur de toute émotion.

alima rolland danse

Issu du milieu hip hop, Alima Rolland s’est ouvert à toutes les autres danses afin d’inventer une esthétique singulière et protéiforme. « Le break a une esthétique très codifiée et structurée. Le premier spectacle de danse contemporaine auquel j’ai assisté m’a ouvert à une nouvelle approche du corps ».

En France depuis 3 ans, il crée la compagnie Palette en 2018 à Rennes après avoir voyagé à travers le monde avec différents collectifs, notamment avec le Sn9per Crew. Deux ans ont passé depuis que l’artiste-résident au Triangle – Cité de la danse s’est lancé dans la création de son premier spectacle, Honte, le point de non-retour. L’heure est aujourd’hui à la première. « On ne crée pas un spectacle pour nous, donc monter sur scène reste un moment stressant. On se demande si l’on sera à la hauteur et si on touchera les spectateurs, mais l’heure n’est plus au stress. C’est la dernière ligne droite, on a hâte que ce jour arrive », souligne Alima Rolland, plus excité que stressé à l’idée de dévoiler sa création au public du Triangle – Cité de la danse.

Un jour, un jeune homme m’a raconté son histoire alors que j’étais dans un bar à Rennes avec des amis. Six mois après son arrivée, il dormait encore dans la rue et devait vendre des stupéfiants pour subvenir à ses besoins et rembourser ses dettes auprès de ses passeurs. Ce n’est malheureusement pas un cas isolé.

Unidivers – Le spectacle Honte, le point de non-retour aborde la thématique de l’exil. Pouvez-vous nous expliquer la genèse du spectacle ?

Alima Rolland – Plusieurs rencontres ont été décisives dans mes choix. Plus qu’une idée, c’était une obligation pour moi d’aborder ce sujet.

À l’occasion d’un festival au Tchad (2015), beaucoup d’exilés, dont des Camerounais, m’ont raconté dans quelles conditions ils vivaient. En toute honnêteté, je ne me sentais pas concerné à l’époque, car ils ont fait le choix de rester au pays alors que j’ai décidé de partir. Je ne me rendais pas compte de la pression subie et de la difficulté. Mais des personnes m’ont tenu le même discours pendant les Jeux de la Francophonie (Mali – Côte d’Ivoire) en 2017 – la compagnie Sn9per représentait le Cameroun. Pendant trois ou quatre ans, le même schéma s’est reproduit en France, au Japon et dans d’autres pays. Comme si ces témoignages venaient à moi… J’ai commencé à m’interroger sur la vraie signification de l’exil, pourquoi tant d’Africains partent sans oser retourner chez eux ? Être confronté au suicide de personnes concernées par cette situation a été le déclencheur… toutes ces réflexions ont construit Honte, le point de non-retour.

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Le chorégraphe Alima Rolland en répétition au Triangle – Cité de la danse © Emmanuelle Volage – Unidivers

Beaucoup ne connaissent pas cet aspect de l’exil. Nous parlons d’immigration, mais nous nous posons très peu de questions sur ce que ressentent les exilés et leurs conditions de vie une fois arrivés. Ils partent en quête d’un Eldorado et laissent derrière eux une communauté, des proches. Une fois dans le pays d’accueil, la famille pense qu’ils réussissent financièrement et compte sur eux. Les proches ne se posent pas la question de savoir s’ils vont bien, s’ils s’en sortent ou s’ils arrivent à gérer leurs propres problèmes. Et finalement, l’Eldorado n’existe pas… On se retrouve coincé entre l’attente des proches, la pression du succès et l’espoir. Ne serait-ce que vis-à-vis de sa famille et ses amis… On ne peut pas simplement « rentrer bredouille ».

« Au Tchad, un des gars m’a dit ce qui est aujourd’hui le titre du spectacle : « J’ai atteint le point de non-retour, je ne peux pas rentrer »

Pendant l’écriture du spectacle, j’ai pris conscience de ma propre expérience depuis mon installation en Occident. Tout exilé se retrouve dans cette situation pénible. Mes amis du Cameroun ne me contactent plus pour les mêmes raisons… Ils s’imaginent sûrement qu’il existe un pommier avec des pommes en or qu’il suffit de cueillir (rires).

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Le chorégraphe Alima Rolland en répétition au Triangle – Cité de la danse © Emmanuelle Volage – Unidivers

Unidivers – Selon vous, de quelle manière est représenté l’exil dans l’actualité ?

Alima RollandLa question de l’exil est toujours abordé d’un point de vue économique.  Sans vouloir porter de jugement, il est important de prendre conscience des difficultés rencontrées par les exilés. Je ne veux pas me placer en donneur de leçons et les pays d’accueil font déjà énormément, mais trouver des solutions plus adaptées et rester dans le respect de l’humain est primordial. Peu importe ce que l’on vit, chacun naît et meurt de la même manière. Tout le reste n’est que matériel car nous laisserons tout derrière nous.

Que l’on vive dans un pays pauvre ou riche, on se dit toujours : « l’herbe est plus verte ailleurs ». En Afrique, l’Occident renvoie l’image d’un eldorado, un pays plus développé que le nôtre.

Unidivers – Dans Honte, le point de non-retour, deux danseurs se font face et matérialise la difficulté de gérer ce déracinement, autant du point de vue des personnes qui partent que de celles qui restent. De quelle manière retranscrire et extérioriser un état d’esprit et des émotions aussi fortes au moyen des danses contemporaines, traditionnelles et urbaines ?

Alima Rolland – La chance a voulu que je rencontre des personnes magnifiques au cours de mon parcours. Ils m’ont inculqué une certaine vision de la danse, ne plus catégoriser les styles, mais avoir un corps qui transmet une émotion. La technique est très importante et l’animalité du corps très belle, mais ce n’est pas suffisant. Honte, le point de non-retour est un travail engagé donc le spectateur reconnaîtra des mouvements concrets comme le point levé. Ce simple geste de revendication donne naissance à la danse. De cette manière, il peut comprendre le message et une émotion ressort forcément de cette gestuelle.

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Le chorégraphe Alima Rolland en répétition au Triangle – Cité de la danse © Emmanuelle Volage – Unidivers

Dans ce travail, les deux interprètes (Alima Rolland et Seth Ngaba, ndlr) incarnent plusieurs rôles. D’un côté, le migrant et de l’autre, celui qui reste au pays. À certains moments, ce dernier interprète également le rôle de l’oppresseur, le pays d’accueil, les conditions de vie, etc. Le spectacle se construit ainsi, entre pression et attente, avec une désillusion croissante.

La traduction des émotions anime mon travail. Quand un sentiment se dégage de mon mouvement, j’aime réussir à le partager avec le spectateur. Dans Honte, le point de non retour, l’émotion pousse le mouvement.

Unidivers – Comment les danses traditionnelles influencent la composition chorégraphique contemporaine de Honte, un point de non-retour ?

Alima Rolland – Je baigne dans les danses traditionnelles depuis tout petit. Mon style est fortement influencé par une danse traditionnelle camerounaise, le bafia, une danse axée sur les ondulations qui a influencé beaucoup de danses. Quand je pratiquais le break, une légèreté, une fluidité animait le mouvement. Même après avoir côtoyé le hip hop, les danses urbaines et contemporaines, elles restent ce qui me définit. Mais, la danse n’est qu’un corps qui bouge au final. On retrouve des similitudes entre chaque danse. Du nord du Cameroun jusqu’au Sénégal, nous retrouvons des mouvements, des ondulations du corps communes à toutes ces danses. Pareil pour l’Afrique et les Caraïbes, les Antibes.

L’intégration des danses traditionnelles dans le spectacle n’est pas calculé. Le corps a suivi le propos et a concrétisé les mouvements.

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Le chorégraphe Alima Rolland en répétition au Triangle – Cité de la danse © Emmanuelle Volage – Unidivers

Unidivers – L’idée du départ et du voyage se matérialise également dans la scénographie et la présence de caisses en bois…

Alima Rolland – La couleur bois reflète en effet le carton, les bagages et le fait de transporter son vécu. Si vous faites attention, les caisses ne sont pas identiques. Leur taille est différente à l’image de la montagne, parfois inatteignable, qu’un exilé essaie de gravir.

Les cubes sont comme les danseurs sur scène. Ils renvoient plusieurs images et laissent le spectateur écrire son histoire avec tous les éléments que l’on met au plateau. D’un côté, la référence au déménagement, au retour impossible et en même une allégorie de ce mont interminable.

Unidivers – Je vous remercie Alima Rolland.

 

Honte, le point de non-retour d’Alima Rolland. Vendredi 7 février 2020 à 21 h, Le Triangle – Cité de la danse.
Festival Waterproof du 28 janvier au 13 février 2020.

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