Les 16 et 17 novembre 2021, le théâtre de La Paillette de Rennes verra se déployer sur scène Akila, le tissu d’Antigone, une œuvre de Marine Bachelot Nguyen. Produite par le Collectif Lumière d’août, cette pièce de théâtre reprend le mythe d’Antigone pour le vivifier et le retendre. Entre laïcité et violence terroriste, l’autrice ouvre le dialogue et interroge le regard porté sur ces conflits contemporains.

akila le tissu d'antigone
©Caroline Ablain

Marine Bachelot Nguyen est une autrice et metteuse en scène. Elle est co-fondatrice de Lumière d’août, une compagnie théâtrale et un collectif de six auteurs, créé en 2004 à Rennes. Cette compagnie travaille à la démocratisation et la diffusion des formes artistiques contemporaines auprès de publics variés. Lumière d’août associe travail d’écriture et travail de plateau qui se nourrissent l’un l’autre en permanence, dans le souci de trouver les moyens les plus justes pour que les écritures résonnent et deviennent vivantes dans l’espace public.

Connue pour son théâtre militant qui ose interroger sur les questions et conflits contemporains, Marine Bachelot Nguyen accorde beaucoup de place à la transmission, le militantisme et l’authenticité. Les ombres et les lèvres est une création datant de 2016 issue d’une recherche de l’autrice au Vietnam sur la communauté LGBT. Une œuvre dans laquelle elle aborde l’intimité politique des jeunes gays, lesbiennes, bi et trans viêtnamien.ne.s ainsi que le militantisme émergeant ces dernières années au cœur d’une société qui regroupe culture confucéenne, régime politique communiste autoritaire et économie de marché.

Dans une autre de ses œuvres, La femme, ce continent noir, c’est à la fois racisme et sexisme que Marine Bachelot Nguyen questionne. La pièce : le solo d’une actrice qui remet en cause le regard majoritaire occidental et le poids des héritages idéologiques dans nos vécus collectifs et intimes.

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Akila, le tissu d’Antigone

La naissance de la pièce Akila, le tissu d’Antigone naît suite aux attentats de 2015. S’ensuit en France un véritable chaos entre le choc, les amalgames entre islam et terrorisme, la stigmatisation des personnes de confession musulmane, l’hystérie collective sur l’islam et sur le voile. Sans oublier l’appel à l’union sacrée fait à tous les Français par les chef d’états de la France et d’autres pays, sans réfléchir à démêler la complexité des faits à la racine de ces violences terroristes. Autant de facteurs qui poussent la metteuse en scène à écrire cette pièce pour discuter ce chaos et interroger différentes voix autour de ce sujet, notamment celles de jeunes élèves de collège et lycées de quartiers populaires.

« Dans la France post-attentats, pendant une minute de silence dans la cour d’un lycée, une élève pose un foulard blanc sur ses cheveux. Ce geste interdit provoque remous et interrogations dans la communauté scolaire, qui entre progressivement en crise. D’autant plus que cette jeune adolescente s’avère être la sœur d’un des terroristes coupables de l’attentat. Un frère mort à qui elle semble vouloir rendre les hommages funéraires, envers et contre tous… », extrait de la pièce de théâtre.

La transposition du mythe d’Antigone

Akila, le tissu d’Antigone reprend la tragédie grecque écrite par Sophocle. L’histoire : la cité de Thèbes vient de voir ses murailles teintes du sang de Polynice et Étéocle, deux frères qui se sont entretués pour régner sur la ville. À leur mort, c’est leur oncle Créon qui succède au trône et dans la perspective d’affirmer son pouvoir naissant, il interdit sous peine de mort l’inhumation de Polynice qu’il considère comme un traître à la cité de Thèbes. La dépouille de ce dernier est laissé aux charognards tandis qu’Étéocle se voit concéder un enterrement digne d’un héros car il a défendu la cité. C’est sans compter sur Antigone, sœur des deux défunts qui, malgré l’interdiction de son oncle, va rendre les honneurs funéraires au frère maudit. Pour cette violation de la loi, Antigone va en payer le prix par sa mort. Car, si Créon est revenu sur sa décision de la condamner à mort, Antigone s’est suicidée plutôt que de subir cette mise au tombeau.

Cette transposition du mythe très ancien d’Antigone rassemble les éléments clés à la mise en œuvre de cette tragédie. Il y a Akila, au milieu de la cour du lycée telle Antigone dans le cour du palais royal grec. Et puis il y a ses deux frères, le bon, Amine, mort dans un crime policier et, le mauvais, Salif le frère terroriste, tous deux l’équivalent contemporain de Polynice et Étéocle. Enfin se dresse contre Akila le proviseur, un nouveau Créon qui dans cette transposition de la tragédie grecque incarne de bien différentes problématiques. Représentant de la Cité, il incarne la laïcité, le droit, l’universalisme et le républicanisme, la difficulté de la France à affronter les failles et les plaies de son histoire coloniale et impérialiste.

« La tragédie grecque est un endroit où poser les questions qui agitent la Cité dans Antigone : quel est le droit sur lequel on doit se fonder ? Le droit familial, le droit divin, ou le droit naissant de la cité athénienne? Ici la question tourne autour du cadre commun du vivre ensemble, de la République, de la laïcité… qui s’affrontent et se questionnent. »

Cette pièce permet à des sujets sensibles, voire controversés, de faire surface, ainsi que de remettre en question notre vision euro-centrée. Par la reprise et l’appropriation du mythe d’Antigone, l’autrice interroge le regard que nous portons sur ces conflits actuels.

La figure d’Akila/Antigone

L’héroïsme : Antigone l’incarnait déjà, mais Akila sûrement davantage dans cette transposition contemporaine. Un héroïsme qui n’est pas tant la mort face à la bêtise et l’obstination d’un gouvernement sans recul, sinon la remise en question de ce qui est légal pour questionner le légitime. Antigone n’est pas une héroïne seulement par sa mort, qui peut être perçue comme une forme d’obstination et de non réponse. Non, Antigone est sûrement plus héroïque dans ce qu’elle interroge, ce qu’Akila ici ose pousser davantage. Tout commence par le foulard qu’elle pose sur sa tête et qui vient bousculer les certitudes de chacun. La mort dans cette tragédie contemporaine ne vient pas comme la réponse, le questionnement si : « Akila, depuis la salle où elle est reléguée, cherchera des réponses, dialoguera avec des fantômes… » Car, face au désordre, le proviseur isole Akila en lui interdisant l’accès au cours, image de la mise au tombeau d’Antigone. « On fait souvent d’Antigone une figure positive et héroïque de résistance, face à un pouvoir et à un ordre injustes. Elle est cependant une figure plus complexe et plus ambiguë, condensant des questions politiques plus larges », rajoutait Marine Bachelot Nguyen

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Le geste d’Akila questionne la loi, mais ses interprétations sont multiples, ouvertes, irréductibles à une unique signification. Un geste qui soulève tout d’abord la question des funérailles des dépouilles des terroristes. Akila reste comme Antigone la seule à vouloir enterrer son frère et soulève la question du refus des maires d’enterrer les terroristes, des citoyens français, dans les communes où ils avaient leurs lieux de résidences. Des questions très anciennes se reposent alors : que fait-on des dépouilles des ennemis publics ?

Et puis il y a les deux frères, l’un victime innocente du racisme structurel étatique, l’autre meurtrier et terroriste. La pièce interroge à travers la mort du premier frère Amine due à une injustice policière la question des crimes policiers, des meurtres et autres bavures qui existent aujourd’hui ainsi que la stigmatisation des jeunes noirs et arabes dans les quartiers populaires.

L’autrice fait également la lumière sur ces notions d’amalgame dans une période de chaos et d’extrême sensibilité. L’amalgame ne transparaît-il pas seulement par le foulard blanc qu’Akila pose sur la tête ? Un signe et geste très simple assimilé au frère terroriste et qui met en exergue cette assimilation collective du terrorisme à l’islam. « Ce qui me préoccupait depuis longtemps, c’est cette question du foulard en France et de l’hystérie collective qu’il y a sur ce simple morceau de tissu, qui est aussi un signe religieux et qui peut être aussi un signe politique… », rajoute l’autrice.

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Le geste d’Akila est un geste complètement interdit par la loi de 2004 et suscite des interrogations dans nos pensées européennes occidentales. Vit-on réellement dans un état laïque ? Où prend place la liberté de chacun ? La pièce amène à se questionner sur toute l’agitation que ce foulard suscite dans l’esprit collectif et la réaction exagérée par rapport à la problématique dont il s’agit, selon Marine Bachelot Nguyen, avec toutes les contradictions subjacentes : « Finalement on demande aux jeunes filles d’enlever le foulard si elle veulent accéder à l’école. Pour moi, l’enjeu d’accéder à l’école c’est vraiment le plus important quoiqu’on ait sur la tête. » Akila vient ainsi interroger les discriminations subies par les femmes musulmanes qui portent le foulard, l’islamophobie qui grimpe en France, les débats faussés sur la laïcité qui sont des plus existants. Une pièce pertinente dans un contexte toujours incertain où ces questions sont de plus en plus présentes.

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Le théâtre pour interroger l’impensable

Avec cette pièce, Marine Bachelot Nguyen souhaite mettre en exergue de tels conflits de pensées et des opinions divergentes. Une manière pour l’autrice de lutter contre ce chaos grandissant dans lequel beaucoup de jeunes se sentent pris au piège. « […] on est dans une espèce de flux, de chaos où il est difficile de trouver des lignes de pensées et d’explications. Peut-être que modestement dans une pièce de théâtre on peut essayer de tracer ces lignes de pensées, de mettre en exergue des visions et que ça donne des lectures, des façons de lire le réel et de construire des positionnements. »

Akila force également à poser les questions qui effraient, car c’est aussi le rôle du théâtre et de l’art que d’interroger l’impensable, le doute, l’ambigu et l’innommable. Pour ce faire, Marine souhaitait une mise en scène sobre avec des décors très simples et un travail essentiellement autour de la lumière. Grâce à la présence de Raphaël Otchakowsky, un musicien hip-hop à la formation de batteur et chanteur lyrique, la pièce prend également une autre dimension avec des références à la tragédie grecque telles que les chants de deuil et la présence du tambour qui amène une dimension à la fois rituelle et martiale. La pièce reste cependant très ancrée dans le présent avec de la musique issue de cultures urbaines.

Grâce à la fiction et la représentation théâtrale, Marine Bachelot Nguyen se permet d’interroger aujourd’hui ces différentes visions de la laïcité, du vivre ensemble et de la République. Dans la conception occidentale du théâtre, la tragédie grecque reste cet endroit où l’on interroge les questions politiques qui agacent la Cité. Akila, le tissu d’Antigone est l’espace adéquat pour questionner les conflits actuels qui bouleversent notre société et qui peuvent étioler la bonne image que donne à voir la cité contemporaine. Akila, dans le geste qu’elle réalise, interroge la loi à l’image d’Antigone : est-ce que la loi est bonne, est-ce que la loi est juste ? Les liens avec le mythe grec se retrouvent dans cette dimension civique du théâtre et de la tragédie où différentes visions s’affrontent en soulevant les questions de bien vivre en société et en communauté.

akila le tissu d'antigone
<©Caroline Ablain

La force de la pièce réside également dans la pluralité des discours. En effet, tous les points de vue interviennent, tous les partis se font entendre ce qui permet la remise en question de nos comportements et de nos opinions. Il faut ne pas avoir peur d’avoir peur pour voir cette pièce… Car c’est la peur qui dicte nos opinions, nos extrêmes, nos pensées fixes et qui nous empêche de remettre en question un point de vue pourtant souvent hérité d’un passé colonial qui dicte nos comportements envers les minorités. Marine Bachelot Nguyen ouvre la possibilité à la remise en cause de ces mêmes comportements et grâce à Akila, la tissu d’Antigone met en évidence les scissions et le communautarisme toujours plus présents aujourd’hui. Une pièce puissante à retrouver au théâtre La Paillette les 16 et 17 novembre.

AKILA – LE TISSU D’ANTIGONE /extrait du texte
Extrait 1 […]


LE PROVISEUR – Pourquoi tu fais ça? Tu ne le portais pas avant. Je ne t’ai jamais vu le porter. Tu crois que c’est le moment? (silence) Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça veut dire dans ces circonstances?


AKILA – (silence)


LE PROVISEUR – Enlève-le.


AKILA – Je ne peux pas.


LE PROVISEUR – Bon. Je comprends que tu sois bouleversée. Nous sommes tous bouleversés. Estomaqués. Sidérés. Ce matin, pourtant… Avec tes parents, ta sœur et la psychologue de la cellule de crise, nous avons mis les choses au point, n’est-ce pas ? nous avons décidé à quel moment la nouvelle serait annoncée au lycée. Je dois encore écrire mon communiqué. On veut te protéger Akila, toi et ta sœur. Et vos parents. On ne sait pas comment les autres élèves peuvent réagir. Et même les professeurs. C’est une situation délicate, extrêmement délicate. Nous voulons ton bien. Crois-moi. Je suis désolé, navré de ce qui arrive à ta famille. À notre lycée, et à la France. Choqué, dévasté. Pour ta famille, après la perte d’Amine, c’est…
C’est une… malédiction. Mais je sais faire la différence, crois-moi. Nous sommes tous… Nous sommes tous saisis d’horreur, mais c’est très clair pour moi. Ton frère, celui du Trocadéro… Ton frère, ce n’est pas toi. Tu peux me croire. Ce qu’a fait ton frère n’a rien à avoir avec toi. Tu es une bonne élève Akila, ta sœur Imane aussi, nous n’avons jamais eu de problèmes avec vous, nous avons toute confiance en vous. Il faut réussir à passer ce moment… Délicat… Tragique. Et pour que ça se passe, il vaut mieux ne pas te faire remarquer. C’est vraiment la dernière chose à faire. Discrétion, profil bas. Tu dois pouvoir comprendre, non ?


(Akila demeure silencieuse, hoche légèrement la tête)


LE PROVISEUR – Alors pourquoi, pourquoi, pourquoi Akila? Pourquoi tu te démarques pendant la minute de silence? Et comme ça ? Pourquoi ? Dis-moi. Dis-moi quelque chose. Dis-moi.

Texte paru aux éditions Lansman en octobre 2020.

Akila, le tissu d’Antigone, création du 10-14 novembre 2020 à la Paillette dans le cadre du festival TNB. Pièce publiée par Lansman Éditeur.

AGENDA

  9-10 novembre 2021 – La Passerelle, Saint Brieuc (22)
15-17 novembre 2021 – La Paillette, Rennes (35) dans le cadre du festival TNB
 25 novembre 2021 – Maison du théâtre, Brest (29)— 30 novembre 2021 – Théâtre de la Rennaissance, Mondeville (14)

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