jeu 11 août 2022

Ador, artiste majeur de la scène street-art à Nantes

Depuis 2003, le street artiste nantais Ador met en scène une colonie de bonshommes et d’animaux dans des univers joyeux et drolatiques, colorés et sarcastiques. Pour célébrer l’âge de sa majorité artistique, Ador rassemble ses photos de famille dans l’album Olibrius, monographie publiée en mars 2022 aux éditions d’art In Fine. L’artiste tout juste majeur a raconté l’histoire de sa tribu à Unidivers…

Ador. Mot à la sonorité enfantine qui se lit facilement dans plusieurs langues. Depuis 18 ans, derrière ce pseudonyme se cache un artiste à l’humour bien trempé. Privilégiant l’anonymat, il est de ces street artistes qui laissent parler leur pratique. Vous ne connaissez pas son visage, mais sa tribu oui et elle est au cœur des lignes qui vont suivre. Lapins, Georges de la jungle de la Préhistoire, souris, Merlin l’enchanteur sur un petit nuage ou poussin, vous les avez certainement aperçus à l’angle d’une rue, sous un pont ou sur une façade d’immeuble. Peut-être même dans une exposition.

Ador peint depuis 2003 et a réalisé sa première fresque en 2005. « Mon école c’est le dessin, je dessine depuis toujours », introduit-il. Depuis, ses individus fantasques s’invitent aux quatre coins de la France et du monde, sur toile, papier, murs et en volume, et racontent des histoires. À l’heure de la majorité artistique du Nantais, et si c’était à nous de raconter son histoire ?

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Ador feat Maxime « Doom Doom » Nourry, Et la gratuité ne paiera point, 2014

Son passage à l’École des Beaux-Arts l’a rapidement conforté dans l’envie de chercher un moyen d’expression plus en accord avec ses sensibilités artistiques. La formation lui a permis de baigner dans un bouillon culturel riche, mais la volonté d’inscrire les élèves dans les tendances du moment se faisait alors le reflet d’une institution peut-être encore trop ancrée dans un académisme qui a toujours privilégié les arts à la mode, sans concéder un regard aux pratiques plus en marge. Et ce depuis sa création. « À leurs yeux, tout ce qui est peinture, illustration et graff est un peu une sous-culture », regrette Ador. « Ils n’ont jamais soutenu cette pratique dans laquelle j’étais déjà très impliqué à l’époque. » Pour autant, cette “sous-culture”, certes underground et populaire à l’origine, s’avère aujourd’hui une des pratiques les plus accessibles et une branche phare de l’art quoiqu’on en dise. Qu’il soit vandale ou légal, tag ou street art, qu’on le considère justement comme un art ou pas, ce mode d’expression fait largement circuler l’art dans l’espace public. Il dynamise les villes avec des couleurs éclatantes, des façades entières peintes et des graffs d’anonymes de talent dont on ne connaît que le blase. « C’est inscrit dans le paysage culturel et artistique, mais ils ne sont pas encore prêts à l’accepter. »

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Ador a ainsi préféré se réfugier dans cet endroit ouvert à tous et toutes dans lequel il s’épanouit depuis maintenant 18 ans. « Quand j’étais ado, les fresques qui se faisaient autour de moi m’ont donné envie de faire partie de cet univers », raconte-t-il. « Puis, la bombe est un super outil. En dessinant dehors, lidée est de chercher et générer l’interaction. » Véritable scène de théâtre où se joue quotidiennement des histoires de vie, cette galerie à ciel ouvert lui offre le moyen d’exprimer et de partager ce qui le passionne plus que tout, le dessin. « Les premiers graffeurs qui m’ont interpellé parce qu’ils étaient bons et hyper efficaces sont du collectif 16S à Nantes. Ils sont le graffiti pur et dur, mais ils m’ont vraiment donné envie de peindre sur le mur », précise le street-artiste. « J’ai aussi beaucoup regardé le travail de Dran. Quand j’ai commencé à faire mes peintures sur mur, j’avais du mal à le faire sortir de ma tête. »

Après quelques essais, infructueux selon lui, de graffs et de lettrages, Ador s’est concentré sur la création de ceux qui deviendraient les personnages principaux de ses récits. Car s’il y a bien une chose à savoir sur lui, c’est qu’il adore raconter des histoires et tourner les choses en dérision ! Et c’est à l’aide des membres d’une famille tout droit sortie de son imagination qu’il y parvient…

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Cette bande d’hurluberlus loufoques s’est invitée pour la première fois sur ses feuilles de dessin, peut-être même de cours, à l’adolescence. « J’hérite de pas mal de mecs qui m’ont fait gagner du temps parce que j’ai beaucoup parcouru leur boulot », renseigne-t-il. Le mensuel de bande dessinée humoristique Fluide glacial, le caricaturiste français Honoré Daumier, le personnage d’Obélix, les artistes Pieter Bruegel l’Ancien et Jérôme Bosch sont autant de références qui ont abreuvé son monde. « Il y a aussi le côté clownesque et l’absurde. » De ce monde singulier naissent des images qui se situent dans un entre-deux curieux, innocent et enfantin tout en étant grotesque et satirique. « On ne peut pas dire que Bruegel et Bosch soient très gais, mais c’est ce côté moquerie qui malmène notre nature qui m’intéresse. »

Se nourrissant également d’une montagne de magazines et s’intéressant aux scènes toulousaine, parisienne, allemande et espagnole, Ador s’est construit un univers à son image, un drôle de bestiaire dont il est le gardien des histoires.

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Du vocabulaire du cirque ou de l’enfance, des contes à l’actualité, celles-ci, joyeuses et humoristiques, s’écrivent à la vue d’une exposition, à la lecture d’une bande dessinée ou d’un article de presse. « Les gens dans la rue, les comportements et l’électorat aussi », énumère-t-il avant de continuer : « Tout ça peut créer des combinaisons d’histoires. Je recense plein d’idées, je prends plein de notes et je fais plein de petits dessins. Quand une idée me fait sauter au plafond, je suis tout excité et j’ai qu’une idée en tête c’est la réaliser ». Comme un enfant excité à la vue de son nouveau jouet, Ador modèle ses bonhommes selon l’inspiration et organise ses images différemment pour que l’histoire reste libre d’interprétation. « Parfois c’est totalement rigolo, absurde et grotesque, d’autres fois c’est un peu plus dirigé. » En centre-ville ou en périphérie, cachée ou visible, sa tribu de petits gaillards aux longs pifs et d’animaux interpelle le passant et suscite l’interaction de par cette dimension narrative. « Selon les cultures, la lecture sera différente. On me raconte parfois une histoire à laquelle je n’aurais jamais pensé. Et ça me va parfaitement ! »

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Sa colonie envahit autant les murs que le papier ou la toile. « J’adore être enfermé dans l’atelier, écouter la musique, avoir tout mon temps pour faire des recherches et prendre le temps de mettre en place des images autant que de peindre dans l’espace public où je sais que ça va générer une réaction directe. Les deux fonctionnent ensemble. » Révélateur d’une grande curiosité, ce panel de techniques et de supports lui permet d’exprimer la même chose avec différents langages, les murs de l’espace public et ceux d’une salle d’exposition.

Différents dans l’approche, ces deux formes d’expression forment une unité pour lui. Les murs sont une image, un personnage ou une scène qui s’inscrit dans un contexte. Une exposition est quant à elle la création d’un corpus d’images qui forment un tout, le plus cohérent possible. « Je suis autant épanoui à faire des murs qu’à faire des expositions. C’est important pour moi de jumeler les deux. » À la Réunion en 2018, Ador mit par exemple en scène des individus vêtus d’une peau de bête pour une exposition où l’homme des cavernes devient un contemporain. Sa prochaine exposition, Espèces non protégées, réunira « des animaux-humains qui sont un peu fracassés par le contexte dans lequel ils vivent. » Mi-hommes, mi-animaux, ces chimères disloquées et bousillées par la société traitent d’un sujet brûlant de notre temps. Ne se qualifiant néanmoins pas d’artiste engagé, Ador traite de l’actualité en dressant un constat de la situation, sans critiquer. Une petite piqûre de rappel de la réalité enrobée d’un humour bien dosé.

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« Ce qui me rend super heureux c’est d’être impliqué et de décliner cet univers. »

Ses recherches artistiques s’affranchissent même de l’image fixe pour s’aventurer dans l’animation, notamment avec Morbus Fabula, réalisé en 2016, qu’il affectionne tout particulièrement. « C’est vraiment dans l’idée de développer un univers et de décliner des façons de raconter des histoires », confirme-t-il. « Il y a un côté plus littéral et narratif, mais l’approche est assez similaire à celle que je présente sur les images fixes. » Par manque de moyens humains, techniques et financiers, ce support est malheureusement resté au stade d’expérimentations. Pour le moment du moins, car il espère pouvoir y revenir quand lesdits moyens le permettront.

De la même manière, son premier livre jeunesse, La Première matière, sorti aux éditions nantaises Almathée en septembre 2021 est une nouvelle approche de l’image. Au texte et au dessin, l’artiste présente Barnabé, un compère de la tribu d’Ador, artiste à l’imaginaire fertile. Et on ne pourra pas dire le contraire. En cours de création d’un nouvel album, Ador recherche une maison d’édition pour ses futurs projets que l’on compte en nombre. « L’idée est de faire une collection d’albums jeunesse, entre 8 et 15 ans ou peut-être 10 et 17 ans, qui parlerait de sujets de société avec un langage jeune. »

Pour ce faire, il envisage des collaborations avec divers professionnels tels un philosophe, une psychanalyste, un scénariste bande dessinée et un journaliste ou encore un historien de l’art.

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Qu’elle soit fixe ou animée, réalisée en solo ou en collaboration, l’image est le langage qu’a choisi Ador pour s’exprimer. « Se confronter à de nouvelles expériences, que ce soit sur un mur, dans une exposition avec une nouvelle galerie ou faire une collab. avec un artiste, est une occasion d’imaginer autrement. » L’artiste saisit chaque occasion pour aller dans une direction artistique nouvelle et inédite. « Mettre nos mains au service d’une seule image est génial. L’espace du mur est assez grand pour qu’on puisse travailler en même temps, rigoler, échanger, imaginer l’histoire et boire une bière à la fin », s’enthousiasme-t-il. « Tout fait partie d’une émulation, d’une attitude et d’une façon de faire super plaisante. »

Sans pouvoir tous les citer, Ador se souvient d’avoir juxtaposé un de ses personnages à celui de l’artiste thaïlandais Alex Face en septembre 2021 dans le cadre d’une exposition à Los Angeles. Il se rappelle également sa collaboration avec Jace à la Réunion ou celle récente avec Bault en juillet 2022 à la piscine de Doullens près d’Amiens, de ses voyages et de ses expositions avec le Nantais Semor, du Rennais War! avec qui il a notamment collaboré au lycée Chateaubriand à Rennes. Et de Shok, un « ancien » de la scène street-art nantaise devenu un copain. « Quand j’ai commencé à faire des tags pour voir commencer réagissait la peinture, il pratiquait depuis 10 ans déjà. » Tous ses artistes de talent sont autant de personnes avec qui il collaborerait de nouveau avec plaisir. Et d’autres viendront, de nouvelles rencontres pour de nouveaux projets. Car imaginer, raconter, échanger et partager sont ce qui constitue l’art d’Ador.

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Ador, Pandor, 2022.

Retrouvez Olibrius d’Ador aux éditions d’art In Fine, 240 pages, 350 illustrations. Parution : mars 2022, prix : 49 €

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