dim 22 mai 2022

À LA RECHERCHE DE CÉLESTE ALBARET, UNE FEMME RETROUVÉE PAR LAURE HILLERIN

Elle accompagna les huit dernières de la vie de Proust. Laure Hillerin retrace le destin exceptionnel de Céleste Albaret, ignorée, oubliée puis adulée, une paysanne devenue, accompagnatrice de la fin de vie de Marcel Proust. Pour les amateurs du génie littéraire. Et tous les autres.

Huit ans d’une vie, c’est long et court à la fois. Pour Céleste Albaret, ce sont huit années décisives qui vont décider de sa vie, non pas de sa vie matérielle, mais de sa vie intime et faire d’elle, jeune femme peu éduquée de Lozère, une interlocutrice des plus grands intellectuels de la deuxième moitié du XXe siècle.

céleste albaret
Archives de l’Hotel Littéraire Le Swann

À l’âge de 30 ans elle a vécu l’essentiel de son existence et les soixante années à venir ne seront plus que souvenirs, sensations et répétitions : « En mémoire de ». De 1914 à 1922, elle est la « gouvernante » de Marcel Proust, l’accompagnant jusqu’à sa mort. Gouvernante, le mot est inadéquat. C’est pourtant bien à ce titre qu’elle est embauchée sur les conseils de son mari, chauffeur de taxi, qui considère Proust comme l’un de ses meilleurs clients. Confidente ne convient guère car l’auteur conserve ses mystères pour son oeuvre. Spectatrice non plus car l’écrivain, pétri de névroses, fait de Céleste très rapidement l’élément central de sa vie.

« Captive » mentionne le sous-titre sur le couverture du livre, une expression peut être exagérée. Alors laissons Proust lui même définir sa relation :

« À ma chère Céleste, ma fidèle amie de huit années, mais en réalité si unie à ma pensée que je dirai plus vrai en l’appelant mon amie de toujours, ne pouvant plus imaginer que je ne l’ai pas toujours connue ». (dédicace de Sodome et Gomorrhe)

céleste albaret

En 1973, Céleste, âgée de plus de 80 ans, écrit avec Georges Belmont un livre de souvenirs Monsieur Proust (*) qui fait la une de l’actualité littéraire et dont la lecture aujourd’hui reste essentielle. Elle y décrit une intimité totale avec l’écrivain malade, les rites, le décor, le liège qui recouvre les murs de la célèbre chambre à coucher, les fumigations, l’emprise psychologique de Proust, une emprise consentie à laquelle Céleste oppose un caractère rigoureux, raide et moins faible qu’il n’y parait.

Céleste albaret
Céleste Albaret (1892-1984). Photo Cecil Beaton. Novembre 1965.

Écrit plus de 50 ans après la mort du jeune écrivain, ce témoignage unique n’en comporte pas moins des failles, des erreurs. C’est que Céleste a arrêté de vivre lorsqu’elle a retrouvé sa liberté, prisonnière volontaire qu’elle était dans l’appartement de l’Amiral-Hamelin. Ce témoignage est pour elle un nouveau départ, des années après la naissance de sa fille Odile, écrasée toute son enfance par la présence mortuaire de l’auteur de À la recherche du temps perdu.

En effet durant les années post-mortem, les souvenirs sont ressassés, éternelle ritournelle qui va transformer peu à peu le passé, non par mensonge, mais par le simple passage du temps. Seule évocation impossible : l’homosexualité de l’écrivain. Le récit, mille fois débité, que Laure Hillerin appelle « le disque Proust », est devenu automatique, comme sa transcription écrite. Ils ont été nombreux en effet ceux qui ont connu l’écrivain, à se rapprocher de la « gouvernante », en quête d’un souvenir, d’une clé pour mieux comprendre le grand oeuvre.

Ils sont sincères, mais les modes passant, Céleste comme Proust vont perdre de l’intérêt. On reproche dans l’immédiat après-guerre à l’auteur de ne pas s’être préoccupé de la question sociale et d’être un écrivain « bourgeois ». Pourtant peu à peu, notamment sous l’influence d’amateurs américains et après deux décennies de purgatoire, Proust revient sur le devant de la scène. Éditions dans la Pléiade, études critiques, émissions à la télévision naissante, Proust retrouve sa place de lauréat du Goncourt 1919. Et Céleste aussi, qui à la suite de la parution de Monsieur Proust, de sa petite maison de Méré, près de Montfort l’Amaury, va recevoir de nouveau des personnalités du monde entier.

Aux mémoires de Céleste, Laure Hillerin apporte un regard complémentaire d’une rare richesse s’appuyant notamment sur des archives originales, dont des petits mots de la correspondance de Proust qui disent beaucoup de la relation de ces deux êtres devenus inséparables et complémentaires. C’est une femme d’exception qui ressort de cette biographie, une femme consciente d’avoir eu la chance de côtoyer un génie littéraire, un homme unique, tyran domestique, grand bourgeois égaré, mais au-delà des huit années racontées par Céleste et légèrement révisées ici, on découvre la richesse intérieure de cette femme, sous l’emprise du souvenir, dans de grandes difficultés matérielles et qui restera digne, fidèle, sans utilisation mercantile de son passé. Céleste a raconté huit années avec Proust. Laure Hillerin nous dit la vie entière d’une femme d’exception.

Il est des grands oeuvres, Ulysse de Joyce, Le livre de ma mère d’Albert Cohen et tant d’autres que l’on n’ose ouvrir. Leur dimension est trop imposante. À la recherche fait partie de ces monuments que l’on pense peu accessibles. Alors si vous n’osez encore y pénétrer par la grande porte, suivez Céleste. Elle va vous ouvrir sa cuisine, puis vous faire rentrer par le couloir et au fond à gauche, elle va vous entrebâiller la porte de la chambre de Monsieur Proust. Là il repose et là est son oeuvre. Céleste vous y conduit directement. Comme une formidable passeuse. 

À la recherche de Céleste Albaret de Laure Hillerin. Éditions Flammarion. 506 pages. 23,90€. Parution 29 septembre 2021.

* Éditions de poche chez Robert Laffont paru en 2014. Collection Documento.

À lire également sur Unidivers la chronique de Jacques Brélivet :

DU CÔTÉ DE CHEZ CÉLESTE, SERVANTE AU GRAND CŒUR DE MONSIEUR PROUST
Eric Rubert
Eric Ruberthttps://www.unidivers.fr
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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