Deep fake, morphing, fake news, infox : autant de mots entendus à présent sur tous les tons et tous les supports qui nous disent que la communication médiatique est devenue en 2020 un enfer de fausses nouvelles, de trucages vidéo, de manipulations et détournements d’images diffusées par les réseaux sociaux, relayées par les grands médias traditionnels, télévisés et imprimés. Le nouveau roman de Sabri Louatah, 404, en est la terrifiante illustration.

SABRI LOUATAH

Les extrémismes, quels qu’en soient l’origine et l’horizon, ne sont jamais loin de ces vidéos « bidouillées », chevaux de Troie de projets politiques ou complotistes distillés sourdement ou propagés clairement par les veines ouvertes ou détournées d’une propagande 2.0 qui ne dit pas son nom, faites d’ostracisme, d’exclusion raciale et d’islamophobie. Ces arrangements et trahisons avec la vérité, ces mensonges à grande diffusion pourraient bien être dans un avenir tout proche un outil de prise de pouvoir sur une ville, une région, un pays.

Qui sont les acteurs de l’intrigue inéluctable, inexorable et fatale de 404, de Sabri Louatah qui va se jouer sous nos yeux ? Tous des Français issus de l’immigration – algérienne en l’occurrence – comme il est convenu d’ainsi les nommer. Allia, d’abord, belle et brillante femme, polytechnicienne reçue au concours dans la « botte » et major à sa sortie de l’X, ingénieure hors pair de la technologie du streaming vidéo. Mehdi, son mari, médecin et maire d’un petit village de l’Allier. Kader, vieille connaissance d’Allia du temps de leurs classes « prépas », devenu patron d’un gros serveur de télécom en compétition pour implanter la 5G sur tout le territoire national. Ali, enfin, lui aussi ancien copain des bancs de la même « prépa », devenu cuisinier faute de réussite dans la voie royale des Grandes Écoles et qui n’a jamais perdu de vue sa chère Allia dont il est un peu amoureux, du premier jour de leur rencontre.

FAKE NEWS

La trouvaille d’Allia ? 404 : une technologie de streaming, de flux d’images – gardons la langue française – qui empêche d’enregistrer, d’archiver et de manipuler les vidéo lancées et captées sur les réseaux sociaux. Plus d’enregistrement possible, donc plus de menaces de trucages et de détournements. La vidéo est figée, lue dans sa première et seule version, toute intervention en aval d’une tierce personne étant désormais exclue. Finis les « bidonnages » ! Allia en fait tous les jours le constat : « La preuve par l’image a cessé d’être une preuve. On ne peut plus séparer le vrai du faux de façon décisive. […] Nous nous sommes accoutumés à la fréquentation du faux, depuis très longtemps, par les effets spéciaux au cinéma, mais aussi par de petites choses plus insidieuses, les filtres des selfies, les photoshoppages, tout ce qu’on a inventé pour se bouffer la cervelle les unes les autres par images interposées. […] La technologie des mirages est impressionnante, mais c’est surtout notre panique en réaction à cette technologie qui devrait nous préoccuper. »

Pourquoi cet intérêt obsessionnel d’Allia pour contrer les manipulations de vidéos ? En 2022, une femme incarnant une France « blanche et gracieuse, à la fois éternelle et primesautière » écrit Sabri Louatah, est en passe de remporter l’élection présidentielle. Pour combler son déficit de notoriété internationale, elle entreprend une tournée à l’étranger qu’elle termine en Algérie. Le Président algérien reçoit, un peu contraint et forcé, cette héritière de l’ancienne puissance coloniale. Dès la fin de leur tête-à-tête, sans témoin, une vidéo circule montrant la candidate en train de subir un « viol digital » de la part du Président algérien. La vidéo est-elle vraie, est-elle fausse ? Impossible de le savoir assurément. Conséquence politique immédiate : « Une immense vague de sympathie se soulève en faveur de la candidate. C’est la France qui a été attaquée à travers sa personne qui l’incarne si bien. » Portés par la pitié, les électeurs français voteront massivement pour cette femme qui nie avoir été violée, sans doute par stratégie, pour prouver son courage.

FAKE NEWS

Et ce n’est pas fini, le twitter français affiche, un jour de cette même année électorale, une vidéo devenue virale où il est question d’un ancien rapport ministériel, vite enterré, dévoilant, que « 40,4% des habitants de l’Allier seraient arabo-musulmans ou d’origine nord-africaine selon le vocable utilisé par les rédacteurs ». Information qui excite au plus haut point les médias nationaux dépêchant aussitôt dans l’Allier une armée de journalistes d’investigation ! Les enquêtes se succèdent. Les contre-enquêtes arrivent elles aussi et finissent par conclure que les chiffres sont faux. Et qu’en plus « les visages de vrais riverains, blancs, ont été morphés en visages cousins et ethniquement identifiables comme arabes. Le premier mirage racial vient d’être inventé. […] Mais les fantasmeurs se sont rebellés et frappent de discrédit toute bouche autorisée qui les juge de haut ». Beau résultat : le poison islamophobe est instillé une fois de plus dans les esprits : « Il y a trop d’immigrés en France, on ne sent plus chez soi. […] Il ne sert à rien d’aller chercher plus loin l’explication du succès de ce reportage à l’authenticité floue.»

Effarée par ces affaires, Allia va donc trouver une application qui rendra les vidéos infalsifiables. Et créer une start-up, sise au fin fond de la France, pile en son milieu à deux pas de Vichy, dans le « Far-Centre » écrit avec humour Sabri Louatah. « Le but de 404 n’est pas de devenir forcément rentable, mais de redonner goût au réel, à la vérité des faits, quitte à en passer par une certaine crudité. » Pas de traces avec 404, et donc liberté d’expression totale sans manipulations techniques ni dégâts immédiats directs… théoriquement. « Être filmé sans pouvoir être enregistré permet de ne pas se censurer tout en s’adressant à une audience plus large que l’enceinte du jardinet où grillent les merguez. » L’idée est lancée, Allia ouvrira « les débats 404… Temple de la liberté d’expression. Censure interdite, interdit de censurer ». Et l’argent soutenant le projet viendra de son vieux copain de lycée Kader, patron d’un réseau de télécommunication et riche à millions.

Si la réussite est au bout, Allia étendra 404 au reste du pays. Mais 404 prouve vite que le mieux est l’ennemi du bien : des vidéos terribles apparaissent dont la véracité est indéniable. Et si la franchise et la bonne comme la mauvaise foi ne laissent pas de traces sur les réseaux sociaux, elles en laissent dans les esprits. Dans la tête des antisémites comme dans celle des islamophobes. Plus grave encore, certains habitants du département, désespérés de tant de haine avivée et recuite, iront jusqu’au suicide. Mehdi, époux d’Allia, médecin et maire du village, adoré jusqu’alors de ses administrés, verra la population se détourner de lui. Son parti, lui aussi, le trahira en lui refusant l’investiture pour les futures législatives.

Kader de son côté, millionnaire conquérant, rachète l’hôtel du Parc à Vichy, de sinistre mémoire, pour y installer le siège de sa société. Mieux, il rachète aussi le château du village, avec des terrains constructibles tout autour pour y attirer la communauté arabe de l’Allier et des départements voisins ! Le discours du patron d’entreprise est aussi transparent que cynique : « Je suis en train de voler le sionisme aux Juifs ! » lance-t-il à une Allia quelque peu déstabilisée. Kader, « le rappeur de parking qu’il a été adolescent dans la banlieue lyonnaise » tient sa revanche sur une République française qui ne l’a guère aidé, prétend-il. « Un pays se creuse dans le pays » constatera amèrement Ali à la fin du roman. Au point que planera même l’idée d’un référendum sécessionniste et indépendantiste pour l’Allier !

On ne divulguera pas la fin de ce récit haletant sans temps morts. Mais on peut deviner que tant de violence et de haine répandues comme une peste, hier par l’imprimé, à présent par les réseaux dits « sociaux » ne peut qu’engendrer la tragédie. La technologie, « qui a des prétentions sur notre âme » est devenue aux États-Unis, là où vit notre jeune auteur, « le vrai lieu du pouvoir. » La question du vrai, et surtout du faux, s’impose désormais comme le grand enjeu de la vie politique, en France comme ailleurs, si l’on en croit Sabri Louatah qui donne ici l’alerte.

Les Sauvages, son précédent roman, était une saga essentiellement optimiste, portée par la figure d’un grand homme, Idder Chaouch, élu à la Présidence de la République française. Avec 404, Sabri Louatah a écrit un scénario qui est son parfait contraire.

404 : roman, par Sabri Louatah, Flammarion, janvier 2020, 356 p., ISBN 978-2-0815-1031-9, prix : 21 euros.

Feuilletez le livre.

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