Le soleil écrase le tarmac. Brassé dans des nappes d’huiles et des vapeurs d’essence iridescentes. Répercuté par le zinc des bâtiments, des hangars, de deux hélicoptères immobiles. Reflété dans les lunettes de soleil des deux personnes qui les attendent au bas de la passerelle du jet. Hélène cherche les siennes dans son sac à main et s’en coiffe. La lumière aveuglante s’atténue et délivre une réalité filtrée de brun. Un homme athlétique au visage curieusement anguleux est vêtu d’un complet-cravate noir impeccable malgré les fines poussières qui toupillent de-ci de-là. « Simon Bouamra, envoyé par la direction d’Algérie Telecom. » Il accueille la famille Prescott, Hélène et leur garde du corps dans un français dénué de tout accent : « Bienvenue à Tébessa ! ». Tout comme le jeune homme élancé, d’au moins 20 ans son cadet, qui se tient un pas en arrière. « Un reporter free-lance, recommandé par le rédacteur en chef d’El Watan, il réalise une enquête sur la condition des orphelins en Algérie. Farid El Guerrouj. » Un nom algérien, des cheveux noirs de jais, mais une peau pâle et des yeux qui dévoilent leur couleur bleue quand le journaliste s’approche pour saluer.

Rompue aux différents cérémonials, Zhi prend sans tarder les choses en mains. Quelques minutes plus tard, les formalités administratives expédiées, le groupe rejoint deux puissants tout-terrain en station devant l’aéroport militaire. Les adultes montent dans le premier, les enfants et leur garde du corps dans le second. Les trente kilomètres vont être parcourus en une demi-heure sur la route étroite mais bien entretenue qui mène jusqu’à la Maison pour jeunes filles talentueuses de Tébessa. À côté du chauffeur, silencieux mais disponible pour répondre à toute question, le représentant d’Algérie Telecom laisse Zhi, Hélène et Farid converser tous trois confortablement assis à l’arrière. À sa demande, Farid résume à Zhi la situation des orphelins en Algérie ; de son côté, elle accepte de livrer à la curiosité du journaliste quelques détails sur l’investissement des AT&T et China Phone dans et le trajet géographique retenu pour la pose de 20000 km de fibre optique. Quant à Hélène, elle découvre Farid. Par l’audition, la vue et… l’odorat.

Sa peau semble restituer la forte dose de rayons de soleil reçue durant l’attente sur le tarmac de l’aéroport. Son front et les paumes de ses mains filtrent une saveur salée à peine perceptible – chlorure de sodium. Les glandes sudoripares qui débouchent dans les follicules pileux de ses aisselles et mamelons, notamment, exhalent un complexe de… miel, de cumin et de copeaux… d’un bois blanc frais… Les paupières d’Hélène se ferment par à-coups tandis qu’elle se concentre activement sur sa muqueuse nasale. Dans le fin voile de transpiration sont tissées une fragrance subtile et diverses associations moléculaires accrochées à la veste kaki, un peu râpé au cou, la chemise bleue sans poche et le pantalon de lin beige, fluide mais un peu serré à l’entrejambe : une floraison de senteurs ambrées, musquées, épicées se mélange à de… la rose, du jasmin, de la fleur d’oranger. Encore plusieurs minutes s’étirent durant lesquelles Hélène laisse sa mémoire et son imagination décoder toutes les informations ressenties. Les yeux clos, elle ne peut se rendre compte que Farid, tout en échangeant avec Zhi qui se rafraichit d’un jus de canneberge, lui jette de rapides coups d’œil. D’abord étonnés. Puis amusés. Enfin, peut-être un peu charmés par ce petit nez aux narines en amande mues par de profondes inspirations quasi silencieuses. Hélène achève le tour de ce panorama olfactif par des touches d’encens, d’opoponax et de benjoin. Ses yeux s’ouvrent. Juste le temps d’apercevoir ceux de Farid qui s’en détournent en lui souriant. Surtout ne pas rougir… Elle plante son visage devant la vitre et observe le paysage qui défile. L’odeur corporelle de Farid reste en elle. Un parfum agréable… Suave… Très agréable.

La Maison pour jeunes filles talentueuses révèle d’un coup toute son ampleur à la sortie d’un virage qui surplombe la vallée. Deux pavillons de taille moyenne entourent un vaste bâtiment, tous trois recouverts de belles tuiles, de panneaux solaires et de larges antennes satellites. Tout autour, protégée par une palissade en bois, plusieurs hectares imbriquent un terrain de tennis, de basket, de soccer, une piscine, des pelouses, des jardins, un immense potager, des bosquets épars et un bois. Un microcampus, bien plus qu’un orphelinat classique. Hélène aspire à vite se retrouver dans cet espace, véritable poumon vert dont se nourrissent les élèves et dont se goûterait bien son énergie vitale affaiblie par des heures passées dans des milieux très pauvres en présence végétale. Mais difficile de se soustraire à l’accueil du directeur de l’établissement et aux présentations des lieux. Vêtu d’un bermuda, d’une chemisette hawaïenne et de tennis blanches, il ressemble à un étudiant californien malgré une barbe grisonnante bien taillée. Aïcha se tient à ses côtés, ses dents éblouissantes portées par un large sourire tranchent non sans grâce avec ses cheveux et yeux noirs. Sur l’invitation de Zhi, elle se presse dans les bras de sa mère adoptive puis ceux de ses trois sœurs. Les réjouissances passées, le directeur à l’âge indéfinissable propose de faire un tour extérieur avant de déjeuner tandis qu’Aïcha s’occupera de chercher ses affaires et de les charger dans l’un des deux tout-terrain. Accompagnée par le concert assourdissant des cigales, la visite se déroule en suivant les allées de gravier blanc tirées au cordeau dans une herbe bien verte malgré le climat. Après les terrains de sport et la piscine de taille olympique alimentés en énergie par un moteur Kapanadze et un transformateur Rotoverter, des bosquets de figues de Barbarie et de grenades, des massifs de rosiers et de myrtes parsèment d’ombre l’immense potager. Des fruits et légumes multicolores se croisent au milieu de différentes plantes destinées à les protéger en renforçant mutuellement la vitalité de chacun. L’ensemble dessine comme des sortes de mandalas minéraux et végétaux irriguées par un système de phytoépuration des eaux usées naturel et performant.

Hélène se grise des essences qui tournoient dans l’air. Les molécules odorantes remontent par les fosses nasales et le palais buccal vers l’épithélium qui transmet l’information nerveuse aux bulbes olfactifs de son corps en manque. Un exquis festin d’eucalyptus, romarin, thym, verveine, myrte, laurier, fenouil, faux poivrier, menthe pouliot, orange, citron, figues, grenade, rose… Elle se réjouit de ces vagues de bien-être qui inondent son intérieur, de cette alchimie accomplie par son organisme afin de se purifier en régénérant les cellules mortes ou endommagées par les radicaux libres.

De fait, l’un des maillons faibles de l’organisme humain s’appelle mitochondrie. Les mitochondries sont les minuscules centrales énergétiques nichées au cœur des cellules du vivant. Comme toutes centrales, elles produisent des déchets sous la forme de radicaux libres. Ces derniers causent des lésions aussi bien à la membrane cellulaire qu’à l’ADN situé dans le noyau. Elles sont réparées par des enzymes qui opèrent comme des antioxydants. Ces microciseaux moléculaires sectionnent la partie abîmée, laquelle est éliminée par les voies naturelles. En cas de mutations, les cellules sont remplacées à neuf. Mais à la puberté, les radicaux explosent. Et les mitochondries n’ont pas les moyens d’y faire face. Le corps continue à se développer, mais les dommages se multiplient. Il en est allé différemment durant la puberté d’Hélène. De longs mois lui auront été nécessaires pour comprendre ce qui se passait en elle. Privée de présence végétale, elle se sentait heure après heure de moins en moins forte, de plus en plus faible. À l’inverse, l’immersion dans ce milieu et ses richesses olfactives rechargeait son corps et son esprit. Après des recherches sur internet et de mûres réflexions, elle avait dû se rendre à l’évidence et accepter l’apparition en elle d’un talent extraordinaire alors qu’elle s’était toujours crue une fille ordinaire. Accepter la possibilité que certains soutiennent : l’organisme humain est capable de puiser dans l’air une forme d’énergie vitale. Mois après mois, tandis qu’elle élaborait l’alimentation qui lui semblait le mieux adaptée à ses besoins, son système olfactif et gustatif s’était amplifié, comme si des filtres se volatilisaient les uns après les autres. Sa respiration était devenue plus profonde, le rythme de son cœur avait diminué, son esprit avait gagné en clarté et tout son corps en tonus. Désormais, et depuis ses 16 ans, elle trouve son équilibre en se restaurant quotidiennement d’environ deux litres d’eau et de jus de fruit frais (aussi, à l’occasion de sorties ou de dîners, un peu d’alcool, principalement du vin) et d’une nourriture légère et diversifiée à base de fruits, légumes, céréales, herbes, épices, aromates, miels, fleurs, champignons, graines germées, huiles végétales, quelques poissons, peu de laitages, rarement des œufs. Elle sent et sait intimement que son organisme y puise le nécessaire pour satisfaire ses fonctions vitales et ralentir le vieillissement biologique : vitamines C et E, caroténoïdes, polyphénols, terpènes, sélénium, fer, zinc, manganèse, cuivre, cystéine, acide phytique, sulforaphane, etc. Fort d’un mariage de plus en plus réussi entre apport énergétique par le souffle et par la nutrition, son organisme dispose à présent d’une production souveraine d’antioxydants, notamment d’enzymes Catalase et Glutathion qui neutralisent les radicaux libres et contribuent à leur élimination. Ces derniers sont si efficacement retraités par les outils de protection et de réparation des ses mitochondries que le nombre de lésions et les mutations s’accumulant chez Hélène sont entre huit et dix fois inférieures à la normale. Comme les radicaux sont réduits, les cellules endommagées sont à l’avenant. Selon les derniers calculs de l’équipe de Robert, son espérance de vie dépasserait à l’heure actuelle les 500 ans. Peut-être les 600.

Les yeux quasi clos, Hélène suit la trace volatile d’un bosquet de grenadiers. Ses fruits en forme de cloche, luisants et garnis de veines rouges, avec de petites loges remplies de grains de suc, dégagent une effluve forte, un peu urineuse, mais, comme dans les cerises ou les prunes, les flavanols qu’ils contiennent possèdent un pouvoir antioxydant bénéfique. Au demeurant, la présence d’acide urique dans l’air est anormalement puissante. Elle se mélange à des apports inattendus. Peu agréables. De la peau de chèvre… des acides caproïques… des émanations animales et fécales de… mulets ou d’ânes… le rance du petit-beurre… acides gras et peroxydes… et puis du tabac sylvestre… de qualité assez rude… et artificiellement aromatisé… Un humain ! Elle ouvre les yeux. Juste le temps d’apercevoir entre deux branches de grenadiers un visage barbu et coiffé d’un chèche qui lui fait signe de se taire en esquissant un sourire. Juste le temps de pousser un cri étouffé par la main puissante d’un homme collé contre son dos qui la ceinture à la taille.

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Retrouvez chaque vendredi un épisode des 11044. Cette histoire écrite par Nicolas Roberti s’inspire d’Une aventure impromptue, un feuilleton rédigée par Didier Ackermann directement selon les consignes proposées par le site Les Impromptus Littéraires. Chaque vendredi, jusqu’à septembre, découvrez un nouveau chapitre d’une aventure qui engage… l’avenir de l’humanité… Opera in progress…

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

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