Choc dur contre le sol. Sans doute en terre battue. Jeté à terre plus que posé, Farid ne bouge pas. Il ravale un cri de douleur, son genou gauche a méchamment heurté une pierre en saillie. Il entend la respiration de deux ou trois personnes. Tout en tentant de maîtriser la sienne.

– Allô 244 ? Oui, ça y est : avec Ethan, on vient de le mettre au cachot. Il va être bien désorienté au réveil !… Il va roupiller encore une petite heure… Je sais, je sais, mais je n’ai pas pu faire autrement : je lui injecté la dose d’hypnotique que j’avais préparée pour 144 afin qu’il s’endorme quelques instants, juste le temps de le ligoter… Oui, pas de pièce d’identité sur lui, mais un calepin, son téléphone portable et une carte de presse. C’est un journaliste qui s’appelle Farid El Guerrouj. Vu les notes de son calepin, 144 était en train de baver sur vous et sur l’Ordre… Peut-être qu’il a si peur de vous qu’il a décidé d’alerter les médias… Oui, excusez-moi Maître, j’oubliais qu’un frère ne trahissait jamais l’Ordre sauf s’il ne craignait pas de se faire trancher… Ce n’est donc pas ça… Mais je ne vois pas trop ce qu’il faisait ensemble autrement… Oui, je vous apporte tout de suite le calepin…  Ce qui est sûr, c’est que votre tuyau était exact : il avait réservé avant-hier par internet une suite au Hilton plus une autre à côté pour deux nuits. Quand nous avons déboulé, il était avec ce type et, malheureusement, plusieurs de ses hommes l’attendaient en repli dans la suite annexe et lui ont permis de fuir en faisant barrage à mon équipe… Je sais, mais c’était impossible d’engager un combat dans un couloir d’hôtel truffé de caméras de surveillance… Oui… Oui, je comprends que vous me teniez responsable de cet échec. Oui, 244, je sais que j’engage mon avenir… C’est sûr, je ne vous décevrai plus.

L’échange téléphonique avec ce 244 terminé, l’interlocutrice pousse un profond soupir de soulagement. Son complice l’interpelle d’un ton amusé, mais un soupçon inquiet :

–            J’ai le sentiment que ton initiation dans l’Ordre est remise à plus tard, chère Natacha…

–           C’est bon, je sais !… En tout cas, à la prochaine merde, vaut mieux que je me tire, sinon il me siphonnera…

–            Je crois pas qu’il oserait faire cela à un membre de notre équipe ! T’imagine la parano que ça installerait ? Non, il prendra pas ce risque.

–            Qu’est-ce tu crois, Ethan ?… Ça t’étonne pas qu’on ait aucune nouvelle de ton ancien collègue de la CIA depuis qu’il s’est planté de cible la semaine dernière ?

–            Mouais, je ne sais pas trop… C’est vrai que c’est curieux, mais il est peut-être parti sur une autre opex à la recherche de cette mystérieuse fille que ce Fontenay cache. De toutes façons, cela devrait te faire plaisir, vu comment il t’avait doublé à Belgrade quand tu bossais encore pour le FSB…

–            …Et son vieux domestique, t’as vu dans quel état il l’a mis ?!

–             Ouais, mais lui, ça compte pas, il paraît que cela faisait des années, voire des décennies, qu’il était demeuré ! Bon, allons-nous boire un verre en attendant que ce journaleux reprenne conscience. C’est justement l’autre siphonné qui va le prendre en charge à son réveil…

Les deux ‘agents’ referment la lourde porte avant de faire coulisser la targette grinçante d’une serrure sans doute rouillée. Et s’éloignent en silence.

Aussitôt Farid porte la main à son genou pour le frotter. Heureusement, la douleur s’est estompée. Que s’est-il passé ? Cette soi-disant femme de chambre et la piqûre à l’épaule dans la suite de Fontenay. Une injection d’hypnotique, dodo immédiat. Et puis ce réveil à… la dure. Dans un cachot. Combien de temps entre les deux lieux ? Impossible à dire.

C’est le noir complet. Farid attrape et retire le bandeau de tissu qui lui masque les yeux. Toujours le noir complet. Mieux vaut commencer à faire le tour à quatre pattes que de se relever directement. Non, infaisable avec ce genou entaillé. Les mains contre le sol puis le mur de pierres froides qui suintent d’humidité. De pas en pas, l’inspection de la cellule révèle une pièce d’environ 4 mètres sur 3. Seule ouverture, une porte en métal solidement fermée. Sur le côté, un trou dans le sol accueille un liquide à l’odeur saumâtre, de l’urine peut-être. Le coin opposé semble un peu plus sec. L’endroit le plus adapté pour se tenir à genoux. L’air confiné et une odeur de moisissure gênent sa respiration. Pas un bruit, tout est silencieux. À tel point que le propre souffle de Farid commence à lui agresser les oreilles. À devenir insupportable. Vite, respirer un bon coup : lentement, profondément. Inspirer puis expirer. Plusieurs fois de suite. C’est le meilleur moyen d’étouffer la bouffée d’angoisse qui point. Se concentrer sur son corps : pieds, jambes, ventre, estomac, poumons, cœur, tête. Ok, ça y est, la vague retombe. Le calme intérieur revient. Avec la maîtrise de soi. C’est par cet exercice de contrôle qu’il avait réussi à ne pas craquer lorsque les deux djihadistes s’étaient mis à déverser des pelles de terre dans la fosse où il gisait dans la cour brûlée de soleil de l’orphelinat. La terre sur le visage qui glisse dans la bouche… La pire épreuve de sa vie. Mais qu’il avait surmonté. Et qui lui avait donné le plus beau cadeau : Hélène. Hélène ? Elle doit être chez elle, assise devant son petit bureau en acajou dans son vaste jardin d’hiver aux plantes, arbustes et fleurs venus du monde entier, en train de faire des traductions. Sans se douter le moins du monde de ce qui lui arrive. Pour une fois, elle qui a toujours raison quand elle pressent quelque chose, elle s’est bien gourée. Et sur les grandes longueurs. « Va à ce rendez-vous et accepte la proposition que te fera cet homme, quand bien même elle te paraîtrait extravagante… » Oui, vraiment sur les grandes longueurs…

La respiration de Farid, pourtant apaisée et maîtrisée, se fait soudain plus forte. Un peu rauque également. Un dernier effet de la drogue qu’on lui a injecté ? Non. Ce n’est pas sa respiration. Celle-ci vient de l’autre côté de la porte. Quelqu’un s’y tient immobile. Farid retient son souffle. Comme si c’était le signe qu’il attendait, l’inconnu allume dans le couloir ; une lumière blafarde filtre par le vasistas du cachot. Un instant après, il tire la targette de la serrure et, d’un coup d’épaule lourd, ouvre en son entier la porte. Dans l’embrasure soudain illuminée, une grande forme se détache. Comme une ombre d’ours. Elle s’approche de Farid. Qui ferme les yeux et fait semblant de dormir tout en préparant ses pieds et mains à jaillir. Une respiration pesante et sonore a envahi la pièce. Un relent de mauvaise cuisine également. Un souffle de lait tourné mêlé d’oignons se penche vers Farid. Il s’arrête à deux doigts de son visage. Lentement, deux gros bras flanqués d’énormes pattes glissent sous ses aisselles, le relèvent d’un coup avant de le jeter sur une épaule. Une épaule forte, vaste et qui… pue.

Farid le sait : résister, se débattre, frapper, ne servirait qu’à réduire en lambeaux le peu d’énergie qui lui reste. Il se tient immobile. Comme un corps sans vie. À peine balloté par la marche pesante de ce colosse. Un homme de près de 2 mètres et d’une bonne centaine de kilos – à en croire le large dos recouvert d’une veste en velours cramoisi et les puissantes jambes enchâssées dans des bottes noires – se révèle aux yeux entr’ouverts de Farid.

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Retrouvez chaque vendredi un épisode des 11044. Cette histoire écrite par Nicolas Roberti s’inspire d’Une aventure impromptue, un feuilleton rédigée par Didier Ackermann directement selon les consignes proposées par le site Les Impromptus Littéraires. Chaque vendredi, jusqu’à septembre, découvrez un nouveau chapitre d’une aventure qui engage… l’avenir de l’humanité… Opera in progress

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

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