Elle se réveille en sursaut. Dans une aube légèrement bleutée. Sa chambre. Son lit. Les aiguilles phosphorescentes du cadran indiquent…10 et 8… 10h40… Elle s’est rendormie plus qu’elle ne le pensait. Dans son corps persiste la détestable odeur de ce terroriste qui l’avait ceinturée par-derrière. Une profonde inspiration, retenir son souffle, un long moment, puis expirer. Hélène laisse sa respiration recouvrer son cours normal. Sur la table de chevet, près de la photo de sa famille, un petit commutateur enclenche la remontée des stores et éteint le diffuseur de lumière artificielle. D’un coup de reins énergique, elle se lève d’un bond. Entre les gros pots de valériane, passiflore, millepertuis et houblon aux vertus relaxantes et réparatrices qui encombrent sa chambre. Elle se faufile vers la salle de bain son téléphone portable en main. Robert et Farid pourraient l’appeler d’une minute à l’autre. Et peut-être lui demander de les rejoindre. Si tout s’est bien passé entre eux. Espérons que Farid prendra bien… toute la vérité… tout ce qui n’a pas été dit… deux ans d’énorme mensonge par omission… Bref, pas une minute à perdre. Une bonne douche froide pour finir de se réveiller. Elle entre dans la cabine. Si tant est que l’on puisse nommer ainsi cette mini-serre tropicale saturée d’humidité plantée de lattes de bois, pourvue d’un conduit d’arrivée et de retraitement d’eau élaborée à partir de matières organiques et d’un présentoir à clayette rempli de savons naturels. Elle actionne la tirette du réservoir, cinq jets d’eau de différentes puissances jaillissent vers elle. Le paradis. Mais son téléphone résonne. Hélène se jette sur son portable plus qu’elle ne sort de sa douche, un sourire de joie anxieuse au visage. C’est bien Robert. Elle s’entoure d’une serviette blanche puis décroche.

–      Hélène, c’est moi.

–      Comment ça se passe alors ?

–      En fait, pas très bien. Ton Farid ne m’a pas suivi.

–      Comment cela ?!

–      Eh bien, outre que ton scénario d’approche psychologique en trois temps ne me semble toujours pas le meilleur, j’ai reçu un coup de fil de Mads juste avant l’arrivée de ton amoureux. Les locaux du QG de Washington qui ont notamment servi à te trouver il y a 5 ans ont été dévalisés et saccagés. Trois frères et deux sœurs ont été assassinés.

–      …

–      En plus de cela, trois des six frères Kalosh attachés à ma Loge de Jérusalem ont disparu depuis deux jours. Je crains le pire.

–      Des frère kal-quoi ?…

–      Kalosh. Ce sont les frères et sœurs ont en charge de faire respecter les règles de l’Ordre dans les loges et en dehors. Si un membre trahit, s’il révèle notre existence sans y être autorisé, s’il utilise notre art royal d’une mauvaise façon, les Kalosh sont envoyés à sa recherche pour le punir.

–      Le punir ?

–      Le radier de l’Ordre. Autrement dire l’éliminer. Sa place rendue vacante est rapidement occupée par un des profanes qui sont sur liste d’attente.

–      Ben, dis-moi, tout cela est très joyeux ! Je vois que tu as encore beaucoup à m’apprendre sur ton gentil Ordre. J’ai de plus en plus l’impression que tu me prends pour une sacrée débile ! Tu es persuadé que je suis la Nouvelle Eve qu’annonce votre Prophétie et, malgré cela, tu me caches une bonne partie de la vérité. Écoute, Robert, j’en ai assez. Désormais, cela va être très simple : ou tu me racontes tout, mais je dis bien tout, sans exception ou bien nos chemins se séparent. De mon côté, je vais aller tout expliquer à Farid avec qui je vais passer ma vie après lui avoir transfusé de mon sang.

–      Hélène, calme-toi, ma grande, s’il te plait. Je comprends que tu sois énervée. Mais tu sais que si je te dis les choses peu à peu, c’est pour te protéger.

–      Arrête avec ça Robert : je n’ai pas douze ans ! Depuis cinq ans que nous nous connaissons, j’ai toujours répondu positivement à tes demandes et soutenu tes efforts pour réaliser ta Prophétie, quand bien même il m’a fallu du temps pour accepter que toute cette histoire ne relève pas du délire. Durant les deux dernières années, j’ai chaque semaine donné mon sang à Feng Prescott puis à Abigaïl et Aïcha, dès que celles-ci ont eu leurs règles il y a six mois, et je dois recommencer dans quelques jours avec Saba qui vient de les avoir. Comme tu le sais, les trois premières transfusions se sont parfaitement déroulées : les sœurs ont désormais une espérance de vie multiséculaire tout en étant fertiles. Bref, après 5 ans de bons et loyaux services, je pense que j’ai largement gagné le droit de tout savoir. Y compris les petits secrets pas très propres, voire très sales, que tu me caches.

–      D’accord. En réalité, Hélène, tu connais déjà presque tout. Mais c’est d’accord, je te promets de te révéler ces quelques petits secrets dès que nous nous retrouverons tout à l’heure. Ça te va ?

–      Ok, ça me va. Ce point étant réglé, pourquoi ces deux mauvaises nouvelles ont-elles modifié le scénario que nous avions imaginé pour enfin dire la vérité à Farid ?

–      Je les ai reçues quelques minutes avant son arrivée. Un vrai coup de bambou. Cela signifie qu’il y a eu trahison au plus haut échelon de notre groupe des gardiens de la Prophétie. Une fois Farid entré, j’ai éprouvé un fort sentiment d’anxiété et d’insécurité. Donc, au lieu de commencer par le début et suivre pas à pas le scénario en trois temps, je suis parti bille en tête, directement à la conclusion. J’ai déclaré à Farid qu’il devrait me tuer…

–      Quoi ? Mais tu es… Tu as complètement… Tu as perdu l’esprit ! C’était sûr qu’il allait se braquer. Ce n’est pourtant pas faute de t’avoir expliqué la psychologie de Farid ! C’est un homme profondément droit et honnête qui hait le mensonge et la tromperie. C’est pour cela qu’il fallait avancer petit à petit. Mais c’est pas vrai Robert : comment as-tu pu autant déraper ?! Déjà que c’est très dur pour moi de lui cacher la vérité depuis deux ans. Ça va prendre des heures maintenant pour rattraper le coup. Pour restaurer sa confiance. J’ai vraiment peur que Farid se sente tellement trahi qu’il me… quitte malgré nos sentiments l’un pour l’autre. Tu… tu aurais vraiment dû respecter le scénario…

–      Désolé,…

–      Bon, je vais l’appeler tout de suite et le retrouver pour tout lui expliquer. À plus tard.

–      Non, Hélène, ne raccroche pas. En fait, Farid ne m’a pas suivi, non seulement au sens propre, mais aussi figuré.

–      Ça veut dire quoi ?…

–      Un groupe a déboulé au Hilton où nous avions rendez-vous. J’ai pour ma part disparu, mais ils ont emmené Farid.

–      Quoi !?! Mais tu aurais pu commencer par là !

–      …

–      Robert, où est Farid ?

–      Je ne sais pas. Je sais seulement qu’il y a un traitre dans nos rangs…

–      Je m’en fous de ton traître ! Où est Farid ? Il a été kidnappé en fait ?!

–      Kidnappé, le terme est un peu fort. Disons qu’il a été emmené sans son consentement. Mais c’est un hasard de situation. Dès qu’ils comprendront que c’est un journaliste qui était là pour m’interviewer, ils le laisseront partir.

–      C’est qui ils ?

–       Je ne suis pas sûr certain. J’ai beau retourné toutes les données dans ma tête, quelque chose cloche. A priori, un gardien de la Prophétie a trahi, sciemment ou sous la torture. Cela pourrait être l’un des frères Kalosh qui a disparu depuis deux jours. Il faisait partie des gardiens, connaissait l’adresse de Washington et savait que j’allais descendre au Hilton pendant deux nuits. On va voir s’il refait surface ou non. Mais je n’ai pas trop d’espoir. Derrière, il y a de fortes chances que cela soit Khoufou Pacha de Malpas et son groupe des détracteurs de la Prophétie qui tirent les ficelles. Et, étant donné l’attaque du QG, il est plus que probable qu’il te recherche. Toi, Hélène. 5 ans que l’équipe de Washington continuait à traquer l’apparition de la Nouvelle Eve en étant persuadée de ne l’avoir pas encore trouvée. Lors de ta découverte, la poignée de frères et soeurs au courant de ton existence a pensé plus sage de laisser croire aux autres qu’on ne t’a toujours pas trouvée. Mais notre stratagème a visiblement été éventé. D’indices en recoupements, de minuscules détails en petites erreurs, il est possible qu’un ou plusieurs frères aient compris la vérité. En tout cas, aucune des personnes de confiance qui te connaissent n’a disparu. On peut en conclure qu’il te cherche, mais ignore encore ton identité. C’est donc pour cela qu’ils me sont tombés dessus ce matin.

–      D’accord, mais pourquoi avoir emmené Farid ? Surtout qu’il ne sait rien de qui je suis. Je veux dire : en plus de ce que je suis pour lui. Il ne sait rien de toute ton histoire d’Ordre et de Prophétie.

–      Tout à fait. Je pense que c’est un simple hasard, que Farid était là au mauvais moment. Dans ce cas-là, ils le relâcheront certainement dans peu de temps. Une fois constaté que c’est un banal journaliste avec qui j’étais entré en contact.

–      Robert, tu es riche à millions et tu disposes de connexions dans tous les milieux, je te demande de retrouver Farid le plus vite possible.

–      Je vais faire de mon mieux. Tu le sais.

–      Comme je sais aussi que tu lui aurais préféré quelqu’un d’autre… J’ose croire…

–      Hélène, ne sois pas blessante, ni injuste. On a déjà eu cette discussion, elle est close. Il est vrai que j’ai eu un peu de mal à me faire à l’idée que l’aimé de la Nouvelle Eve soit un simple journaliste algéro-breton, mais je m’y suis fait. D’ailleurs, je ne t’ai présenté aucun prétendant depuis plusieurs mois.

–      Encore heureux, cela devenait vraiment lourd. Même si ton frère Mads avec qui tu espérais ou espère toujours me caser est un jeune homme brillant et sympathique. Robert, j’aime Farid. Point barre. Aussi, si je ne revois pas Farid, sache que je ne te reverrais plus.

–      Hélène, calme-toi. On est dans une situation de crise, il est capital de garder son sang-froid. Rejoins-moi le plus vite possible dans le lieu que je t’ai indiqué en cas d’urgence.

–      Non, je reste chez moi. Et tu me rappelles quand tu as retrouvé Farid.

–      Hélène, rejoins-moi immédiatement. Si Farid est tombé dans les mains de Khoufou, il va certainement le sonder. Et, de détails en recoupements, il pourrait remonter jusqu’à toi ou simplement vouloir vérifier qui tu es.

–      Le sonder ?

–      Heu, oui, le sonder… Comme je te l’avais expliqué lors de notre petite conversation houleuse qui a suivi ton expérience de l’orphelinat de Tébessa, la maîtrise des trois points de suggestion, des cinq points d’harmonisation et des sept points de l’oubli qui nous sert à prélever de l’énergie chez un être humain s’accompagne en feedback d’un renforcement de la cohérence et de la confiance en lui, dans ses pensées, ses désirs, ses rêves. Mais l’art royal peut être utilisé autrement. Tout à fait autrement. Pour hypnotiser une personne, la placer sous contrôle, l’obliger à révéler ses secrets, conditionner ses pensées, lui suggérer des actes à commettre, la rendre folle en accentuant ses cauchemars, ses peurs, ses fantasmes, ses contradictions, voire la vider de sa personnalité et de son autonomie en lui siphonnant son système psychique. Je n’ai pas pensé utile jusqu’à aujourd’hui de te parler de cette… comment dire… de cette dérive de certains membres expérimentés de l’Ordre. Ces pratiques formellement interdites sont malheureusement utilisées par plusieurs frères et sœurs en secret. Les khalosh ont pour mission de les réprimer. Mais ce qui est nouveau, c’est que les fautifs n’hésitent plus à en parler ouvertement, voire à en revendiquer le bien-fondé. Ils sont entraînés par Khoufou Pacha. Cela fait quelque temps qu’il a… comme disent les gens de ton âge… pété les plombs. Il cherche à donner à l’Ordre comme à lui-même une plus grande place sur la scène mondiale…

–      Tu as bien fait de me mentir, Robert… J’aurais su ça avant, je ne t’aurais jamais suivi ! En réalité, vos trois points de suggestion, c’est de l’hypnose ; vos cinq points d’harmonie, une méthode de manipulation ; quant à vos sept points de l’oubli, c’est le tableau de chasse qu’on efface du revers de la manche ! En fait, vous avez inventé le viol par consentement inconscient, façon GHB sans médicament. Vous êtes en réalité de beaux gros salauds de vampires ! Des gros pervers sans morale ni respect pour personne.

–      Hélène, je t’en prie… Je te jure que je n’ai jamais prélevé personne en lui faisant du mal.

–      Arrête avec ce terme de ‘prélevé’ ! Tu parles d’êtres humains, punaise ! Pas d’un cheptel de bestiaux qu’on conduit à l’abattoir !

–      Hélène, ça suffit ! Il faut absolument que tu me retrouves dans le lieu que je t’ai indiqué. Ta vie est peut-être en danger. Rejoins-moi vite, je t’en supplie. Et ne t’inquiète pas pour Farid. Ils vont certainement le relâcher en constatant que c’est simplement un journaliste qui était là par hasard. Et puis, comme tu l’as dit, j’ai des moyens et des relais partout. J’ai déjà lancé des agents de la DGSE et du BND à sa recherche sur le terrain. John et Zhi Prescott ont activé l’ensemble de leur réseau de télécommunication. D’ici moins d’une heure, les programmes de surveillance électronique américains Prism et Upstream se mettront à scanner dans leur collecte de données le terme « Farid El Guerrouj ». Ne t’inquiète pas, on va le retrouver ton amoureux.

–      …

Hélène ne sait quoi ajouter, elle raccroche sans autre forme.

Elle se sent faible. Le ventre noué.

Son corps glisse. Elle s’accroupit d’un coup. Le portable tombe de sa main à ses pieds sur la serviette mouillée. Son corps semble se rétracter, se contracter sur lui-même. Un poing enfoncé dans la couche, un spasme monte, elle se retient de pleurer. « Sois forte, Hélène, sois forte » – se répète-t-elle. Son ventre se dénoue. Elle ne les avait pas senties arriver. Elle observe la saignée qui ruisselle entre les gouttes d’eau accrochées à ses cuisses et éclate en sanglots.

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Retrouvez chaque vendredi un épisode des 11044. Cette histoire écrite par Nicolas Roberti s’inspire d’Une aventure impromptue, un feuilleton rédigée par Didier Ackermann directement selon les consignes proposées par le site Les Impromptus Littéraires. Chaque vendredi, jusqu’à septembre, découvrez un nouveau chapitre d’une aventure qui engage… l’avenir de l’humanité… Opera in progress

 

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

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